Tu n’immortaliseras point

La messe est dite. Sur la photo, je suis un bébé. Joufflue. Cinq mois. Ce qui interpelle le regard c’est ce blanc éclatant qui tranche sur le noir de ma couche. Le noir ? A bien y regarder, c’est sans doute un canapé vert foncé. Un vieux meuble moelleux où s’apaiser après une rude journée, ou une de ces carnes illusoires dont les coussins tentants s’avèrent durs comme pierre, je ne sais. En bas, dans le coin, infime, la touche de rouge d’un sac de cuir. Laissé là par ma mère ? Ou par un diablotin désireux de rappeler que la pureté n’est pas l’unique facette de l’humain, quoiqu’en dise l’immaculée blancheur de ma robe baptismale ? Je ne sais. Ma famille a choisi de me faire devenir enfant de Dieu. Je n’en ai, bien sûr, aucun souvenir, juste une photo d’un bébé, cool, dormant du sommeil du juste, totalement indifférent aux simagrées des adultes, à la gourmette en or que l’on aperçoit à l’un de ses poignets, à la dentelle qui l’habille. Me voilà chrétienne, dormant ma main droite grande ouverte et posée sur ma bouche, paume face à l’objectif, comme détentrice d’un secret que je ne confierai jamais. Mes traits paisibles se distinguent mal sur ce cliché de soixante-dix-sept, on n’en retient que ce halo lumineux intense dégagé par la rencontre du flash avec le tissu, qui me fait comme une auréole.

La messe est dite. Sur la photo, du blanc. Le blanc de la chasuble du prêtre, celui des tenues que nous portons, communiants alignés sur les bancs de l’église dans la ferveur d’un chant liturgique. Me voilà debout, seule blondinette dans une nuée de visage noirs, concentrée dans mon chant au premier rang. Le premier rang, celui où encore maintenant je m’installe volontiers, celui où l’on voit et entend mieux, où je traînerai mes guêtres de lycéenne, d’étudiante, de professionnelle aux cours et conférences qui m’intéresseront, faisant fi de ceux qui verront je ne sais quelle manœuvre là où il n’y aura qu’intérêt et pragmatisme. M’y voilà donc, les mains sagement posées sur le pupitre, les billes noires de mes yeux tranchants avec le blond très clair de mes cheveux, toute à mon chant dans la fraîcheur de la bâtisse dépouillée. Le bois sombre des bancs et des croix, les visages obscurs des enfants sénégalais dont on ne distingue pas les traits, les rayons bruts du soleil qui tombent des fenêtres et rencontrent nos robes immaculées. C’est notre cérémonie, nous confirmons vouloir être des enfants de Dieu dans ce contraste étrange d’ombre et de lumière.

La messe est dite. Des photos, il y en a à la pelle. Il faut dire qu’aujourd’hui elles sont numériques, alors on en prend plein, on les stocke dans des disques durs et on les oublie. L’instantané unique d’un moment choisi de notre enfance n’existe plus, remplacé par des dizaines de prises qu’on ne trie jamais. J’ai donc le choix. J’aurais pu prendre la traditionnelle sur le perron de l’église, celle avec les pétales de roses qui retombent joliment, avec cet homme fraîchement marié en costume gris perle qui embrasse une jeune femme en dentelle blanche, oui, c’est bien nous. Ou encore, cette autre que j’adore, celle où on a tous les deux une tête d’ahuri, qui me fait sourire à tous les coups. Mais en fait celle qui vient c’est la mal cadrée, prise sur le vif, celle où plus personne n’existe que mon père et moi, où on le voit en arrière-plan, fier comme Artaban, et où, tournée vers lui, rayonnante, je n’expose que mon profil. Un profil magnifié d’un sourire et d’un regard aimant comme peu de mes photos en montrent. Car avant d’être une enfant de Dieu, je suis celle d’un homme et d’une femme. A qui je ne sais pas dire ce que mes yeux expriment pourtant. Sur ce cliché, il n’y a que lumière.

Ma messe n’est pas encore dite. Il n’y a pas de photo. Ce n’est pas uniquement que ça n’a pas encore eu lieu, c’est que dans cette religion catholique dans laquelle j’ai grandi on photographie les baptêmes, les communions, les mariages, mais pas les enterrements. Alors, je me risque à l’imaginer, à quoi ressemblerait-elle ? Bien évidemment je ne serais pas dessus, trop macabre. Alors, le cercueil ? Quel intérêt à photographier une caisse en bois ? Fût-elle de belle facture, bien ouvragée… Sans doute, il n’y aura pas de cliché de ce jour-là, mais on y ressortira mes anciens. S’il vous plait, outre les trois suscitées et toutes celles que j’ai omises, pensez à celle des deux ahuris ! Et puis, aller, oubliez les photos, ce sont vos visages qui défilent devant mes yeux et les moments que nous avons partagés, photographiés ou non. Je me demande quelle image vous garderez de moi tout autant finalement que je m’interroge sur quel souvenir je veux laisser au monde. Et je pense à ces portraits anciens dont personne ne sait plus qui ils représentent, que l’on trouve dans nos greniers, visages immortalisés tombés dans l’oubli : que l’on ait choisi l’obscurité ou la lumière, celle-ci un jour où l’autre ne se reflétera plus sur nos robes blanches.

Ma promenade en folie

Image courtesy of Best of Cinque TerreJe ne sais pas pourquoi je cours. Ils courent avec moi, savent-ils pourquoi ? Nos pas martèlent le bitume, la rue s’étire devant nous, infinie, dans le halo des réverbères, et nous filons, sans destination. Nous fuyons.

C’était pourtant l’un de mes beaux endroits, le lieu idéal pour se réunir en ce jour de fête. La fraîcheur de la nuit tombée, après une de ces journées d’été qui s’étirent sous un soleil solitaire, venait soulager le corps échauffé d’un jeune homme. Il avait investi la terrasse de mon Hard Rock Café, posé son jean sur ses chaises crème, joué avec la lumière rouge de l’enseigne lumineuse se mirant sur le marbré de la table. Il sentait encore sur ses papilles le goût caramélisé des oignons de son burger et gardait les narines pleines de la légère odeur de friture qui flottait dans l’air, mêlée à celle de la fumée et à la fragrance soufrée des pétards.

Je détale, entouré de panique. Je ne vois plus rien, rien que des corps qui s’agitent. Mes oreilles n’entendent que hurlements humains et chocs de semelles.

Ceux qui m’observaient du large distinguaient d’abord deux masses sombres : celle des flots, calmes, irisés des reflets des lampadaires, surplombée de la forme grise, mouvante, de la foule. Ils n’entendaient que le bruit du ressac à peine troublé par la rumeur des conversations. En arrière-plan, les palmiers se balançaient nonchalamment, leurs rames posées comme autant de touches vertes qu’un impressionniste aurait jetées sur moi, moi que l’on voyait le mieux, illuminée, entièrement tournée vers la mer, immuable dans mon alternance de façades ivoire ajourées et de rangées mornes de balcons anonymes ; nullement troublée par les bipèdes qui me foulaient et l’énième explosion de couleurs devant laquelle ils s’esbaudissaient. Des feux d’artifice, j’en avais vu d’autres.

J’ai cru entendre un pétard, puis j’ai vu tous ces visages courir vers moi, j’ai fait comme eux. J’ai peur. Mais je ne sais pas de quoi je dois avoir peur. Est-ce du sang sur ce visage ?

Le tonnerre des applaudissements, l’intensité des émotions partagées s’étaient éteints. Chacun et chacune se dirigeait vers son lieu : le chariot de glaces du vendeur ambulant aux roues rouillées par les embruns ; les scènes assemblées, bardées de métal, éphémères, où un groupe avait entamé son concert ; la rue obscure où attendait, en double file, la voiture ; la plage aux galets polis, réfractaires aux pieds nus. Ma promenade était noire de monde, un monde disparate qui se mettait en mouvement et investissait peu à peu les cafés, les ruelles, les bars de bord de mer, les rassemblements festifs disséminés sur ma devanture…

Un homme a fendu la foule, en une course folle, renversant comme des quilles des promeneurs en liesse.

Quelqu’un crie qu’il y a eu des coups de feu. Où ? Je ne sais pas où aller ! Je dois suivre le flot, si je m’arrête, ils vont me marcher dessus. Mais que se passe-t-il ?

Ce furent d’abord les cris qui alertèrent. Ce n’était plus le son des exclamations ébahies des enfants, mais celui de la peur, primale, de la douleur, fulgurante, de l’horreur, incompréhensible. Par-dessus le brouhaha des conversations, couvrant les musiques variées qui venaient s’entrechoquer, étouffant le bruit de milliers de pas, les hurlements fusaient et un moteur grondait. L’odeur métallique du sang venait se mêler à celle des barbes à papa. La rue se métamorphosait, les fenêtres ouvertes sur la fête se fermaient, des lumières s’éteignaient et la foule se mettait en branle. Interloqués, des spectateurs lointains s’interrogeaient, quel était ce mouvement ? Que devaient-ils faire ?

Hey, que faites-vous ? Doucement ! Ne bousculez pas, nous entrons ! Voilà, là, dans ce coin, je peux me terrer. Et si on nous trouvait ? Éteignez ces lampes ! Mais bon sang, qu’est-ce qui se passe ?!

Des détonations ont retenti. Les gens ont continué de courir, mus par la panique. Certains se sont jetés à l’eau cherchant de toutes leurs forces à fuir la civilisation qui sombrait dans le chaos. Il a fallu longtemps avant que le calme ne reprenne ses droits.

Seul un ballet de gyrophares illumine maintenant de couleurs et de sons ma promenade désertée. La masse humaine s’est dispersée, voilà que restent sur l’asphalte des formes cachées sous des tissus blancs. Autant de tâches claires sur fond gris, disséminées au hasard, immobiles, anonymes, absurdes. Les palmiers se balancent nonchalamment. Les lumières aux façades se sont progressivement éteintes. La nuit pourrait presque ressembler à une autre nuit. Presque.

Depuis combien de temps sommes-nous là, cachés, silencieux, à guetter ce qui se passe dehors ? Une éternité. Ils veulent qu’on sorte les bras en l’air. J’ai bien entendu les sirènes, mais elles sont loin maintenant. J’ai encore peur. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Et je ne sais toujours pas pourquoi.

Les rues se sont vidées, seuls des pas militaires martèlent mon bitume. Glacée de terreur et de cris, je saigne.

Nice, 14 Juillet 2016.

Les muses, ça m’use !

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C’est aux petites heures de la nuit que cela arrive, quand tout le monde dort, que le marchand de sable est passé. C’est dans l’enveloppant silence de l’obscurité tardive qu’elles se mettent à chanter leur mélopée. Elles font cela d’abord doucement, tout en délicatesse, comme un murmure, un léger souffle, un son étouffé, à peine audible. Une agréable bise que tu ne perçois guère, qui ne te distrait pas encore. Tel le vent qui se lève, grossit, enfle, elles envahissent peu à peu l’espace. Elles arrivent, s’installent, attirent peu à peu ton attention, insistantes, persistantes, remplissant bientôt chacune de tes inspirations. A l’abri de tes paupières closes, elles chassent un Morphée hésitant qui tentait de s’inviter et, ça y est, les voici qui chantonnent une mélodie entêtante et envoûtante, qui tambourinent, se déchaînent en un sirocco violent et brûlant qui résonne dans ta tête. Elles ne te lâchent plus. Les muses sont là.

Tu voulais dormir ?

Raté !

C’était pourtant plutôt bien parti. Comme chaque soir ce même rituel, cette routine de l’habitude, le ronron du train-train quotidien, bref, la vie dans son plus simple appareil : on dîne (ensemble), on lave (la vaisselle), on brosse (les dents), on enfile (le pyjama), on bise (les enfants), on borde (les mêmes), on chante (leur berceuse), on lit (Lamartine), on embrasse (son conjoint), on éteint (la lampe). Arrive le hic, le rouage qui grince : « on dort » ne passe pas…

Là où tu attendais ce sommeil libérateur, les bras doux du dieu grec, le repos salvateur, te voilà rencontrant les égéries. L’inspiration te vient, te dévore. Les mots se bousculent, s’entrechoquent, sans répit, ni pitié.

Tu commences par lutter. Ta fatigue est là, ton corps déjà léthargique. La chaleur de la couette est si tendre, la paresse si grande, l’aspiration à la paix si douce… Que ces voix aillent aux gémonies et t’accordent une trêve !

Sauf qu’elles ne se lassent pas. La tempête créatrice persiste. C’est toute une épopée lyrique qu’elles entonnent, brouillonnent, foisonnent ! Alors, emportée par leurs airs, tu leur cèdes, attrapes un cahier, un stylo qui traînaient là, te glisses hors des draps, affrontes le froid, te heurtes à l’éternel coin de lit malveillant, ravales une injure, sors et trouves enfin un recoin au salon où les laisser s’exprimer dans le halo tremblé d’une lampe.

C’est aux petites heures de la nuit que cela arrive, quand tout le monde dort. On te trouve à moitié grelottante, à demi endormie, entièrement inspirée, à jeter sur des feuilles d’écolier des mots désordonnés. Elles te les soufflent et tu les écoutes. Une à une, tu égrènes les syllabes, assembles les phrases, construis les strophes, enivrée et heureuse. Ça ressemble presque à de la poésie. C’est beau ! Ça sonne juste ! C’est fluide ! C’est facile, un régal ! Que les muses sont bonnes ! Quelle joie d’écrire frénétiquement avant qu’elles ne s’échappent, alors que ta pensée va toujours trop vite pour ta main qui peine à suivre…

Plus un souffle. Dans l’air immobile les voilà qui se taisent enfin. Le calme revient. Quelle quiétude dans la maisonnée assoupie. Comme si de rien n’était, une nuit pareille à une autre, bercée du ronflement de monsieur, éclairée par la veilleuse du petit, troublée par un moteur lointain. Seule sur ton île battue par les vents, tu sais, toi, la grandeur de ces minutes, l’intensité, l’envolée, le… Mais il est tard, déjà, ton corps quadragénaire te rappelle à l’ordre des choses. Laissant éparpillées tes fulgurances épiques, tu traînes tes os usés vers la chambre, heurtes un coin de lit décidément trop présent et t’immisces sans bruit dans le lit conjugal. Tu accueilles la détente, vas embrasser tes rêves, un peu groggy de cette agitation intense, et fière de tes illuminations nocturnes.

A l’aube, reviennent les moments coutumiers, la tradition familiale : on insulte (le réveil), on s’extirpe (du lit), on réveille (les ados), on lave (son corps), on apprête (ses atouts), on réveille (les mêmes), on déjeune (si possible), on presse (les plus lents), on coiffe (les tignasses), on envoie (à l’école). Arrive le hic, le rouage qui grince : « on lit ». Aux détours de quelques secondes anodines arrachées aux automatismes journaliers, tu parcoures les feuillets noircis de ta verve artistique noctambule. Dans la lumière crue du matin, tes vers enchanteurs sont devenus rimaille de comptoir. L’épopée lyrique ? Un galimatias informe sans rime, ni raison. Tes illuminations ? Des élucubrations.

Les muses sont facétieuses.

Tu voulais écrire ?

Raté !

D’Artagnan en fauteuil roulant

Image from www marcloret comÇa a duré une fraction de seconde. Il n’a pas prononcé un mot. Il m’a regardée. Nos yeux se sont happés. Ma chute dans le corps, dans le cœur, dans le temps fut brutale et intense. Moi qui venais de toute ma naïve arrogance lui apporter une once de présence, je me suis pris la sienne en pleine face, toute de chaleur, de douceur et de force. D’explication ? Point. De raison ? Aucune. Du ressenti à l’état brut. J’ai touché le cœur de la source, toutes frontières abolies.

Je l’ai croisé dans ce gruyère parisien qu’est le Métropolitain. Sur mon chemin, un mendiant. Un jeune homme à longs cheveux bruns et à barbiche, tel d’Artagnan, mais en fauteuil roulant, posé au cœur de la galerie, la main tendue, le regard droit devant. Il se repérait aisément dans ce déversoir de zombies pressés qui le dépassaient aveuglément. Je me suis heurtée à mon ambivalence, stoppée net dans ma course.

Une seconde, pour me souvenir que oui, j’avais au moins une pièce de deux euros en poche.

Une autre, pour envisager de poursuivre ma route, dans une feinte concentration qui aurait occulté sa demande silencieuse. Possible. Mais je me connais, j’aurais emporté avec moi, et me serais trainée un moment, le petit Jiminy Cricket qui me susurrerait aux oreilles que j’aurais « quand même pu… ».

Quelques-unes, pour le souvenir d’une ancienne discussion :

— Ah non, je ne donne jamais la pièce, si c’est pour qu’ils aillent picoler…

— Possible, mais on n’en sait rien !

— N’empêche, entre ceux qui boivent, ceux qui ont des Nike hors de prix aux pieds, ceux qui font partie d’un réseau, celles qui se refilent un gamin pour apitoyer, ceux qui…

— Ca va, j’ai compris ! N’empêche, ça me gêne de leur passer devant en les ignorant, mais si je choisis de leur prêter attention faut bien que je leur donne, non ?! Parce que : bonjour-je-t’ai-vu-je-te-souris-mais-je-te-donne-rien, je suis pas sûre que ça vaille mieux… Sauf que quand je donne, ensuite, avec des réflexions comme la tienne, j’ai le sentiment de m’être fait « avoir » ! Ras-le-bol !

Une dernière, enfin, pour me souvenir que j’ai résolu le dilemme puisque j’ai décidé que, ayant les moyens de le faire, quand je croise un demandeur, je donne, qui qu’il soit, quels que soient mes doutes.

Et voilà comment je me retrouvais, une ellipse plus tard, face à lui, porteuse de ma pièce mais surtout de mon humanité, dans une étonnante posture et calculée et sincère, se voulant contre-pied du flot d’aveugles qui continuait à dévaler autour de nous.

Je notais du coin de l’œil sa jambe manquante, prononçais un « bonsoir » appuyé et hésitant, déposais la pièce dans sa main, me voulant présente, ouverte à l’autre.

L’étais-je trop ?

Me voilà bouleversée, je m’arrache à son regard. Je fuis.

Mon pilote automatique reprend les rênes, et la poignée de ma valise, pour m’entrainer dans la course folle du quotidien, dans une hâte lente vers la seule issue. Mes jambes me portent, mon souffle me prête vie et me voilà repartie, mais mon âme, elle, reste un instant encore en suspens, faisant fi de mon mental déboussolé. Les portes du métro se ferment et j’y demeure songeuse, bouleversée et heureuse, comblée d’un présent inattendu.

J’aurais pu vous faire croire que cet instant a changé ma vie. Que je me suis alors dévouée dans un engagement magnifique auprès des plus démunis. Il n’en est rien. J’ai repris le cours de mes jours. Je suis restée la même, une pépite en plus dans ma besace, avec mes doutes et mes ambivalences. Et vous, dites-moi, quels sont-ils ?

Dans la peau du poisson bleu

Je me réveille. Enfin, je crois. Quelque chose cloche, je n’ai pas ouvert les yeux, ils l’étaient déjà. Quel jour est-on ? Tiens, ce n’est pas ma chambre, ni mon lit. Et cette agitation, là, autour de moi ? Je sais ! Des infirmières, des patients… Il y a un homme près de moi, assis, là, au bord de mon brancard, il a comme un air de panique au fond des yeux. Je me souviens, c’est mon mari !

— Salut, je me réveille ? C’est un hôpital ? Les urgences ?

Il ne répond pas tout de suite, un éclair de … lassitude ? traverse son regard.

— Oui…

— Que s’est-il passé ? Je ne me rappelle pas… Mais… On est en quelle année ? Qu’as-tu fait des enfants ? Où je travaille ? Attends je crois que je sais… Ah non… Oh, c’est sans doute une chute de cheval ? On est ici depuis longtemps ?

— Du calme, je vais tout te raconter… Encore.

Il pousse un soupir et entreprend de me dire qu’on est dimanche, que les enfants sont gardés par un ami, que mon cheval est tombé et que lors de notre chute ma tête a heurté le sol, que… Je l’entends d’une oreille déverser des mots qui parlent de choses que je connais et d’éléments qui m’échappent, alors que mon cerveau me susurre que j’ai omis un élément majeur. Je tente d’organiser ma pensée, de comprendre ce qu’il m’annonce, de me souvenir, mais…

Je me réveille. Enfin, je crois. Quelque chose cloche, je n’ai pas ouvert les yeux, ils l’étaient déjà. Tiens, je suis aux urgences et mon mari est là. Que s’est-il passé ? Il me parle, il parle de notre vie. Avec qui je travaille déjà ? Des choses m’échappent… Je l’interromps.

— Salut, je me réveille ? On est aux urgences ?

Je ne comprends pas sa réaction, il se montre presque excédé et en même temps c’est la peur que je lis dans son regard.

— Oui…

— Que se passe-t-il ? Je n’ai mal nulle part ! Mais… Quel jour on est ? J’ai bien 31 ans ? Pourquoi je suis là ? Je ne sais pas, je ne me souviens pas, je…

Ma voix s’éteint tandis qu’un flot de questions sans réponses se pressent dans ma tête. Tiens, je me souviens, c’est comme quinze ans auparavant, c’est ça, je dois faire une amnésie, il doit juste me manquer quelques jours. Mais pourquoi j’ai cette impression que je dois me rappeler d’un truc, qu’est-ce donc ? Bon. Où étais-je hier ? C’est rageant, je sens des images, des sons mais ils restent à la lisière de ma conscience et s’enfuient dès que je tente de les happer ! Aller ! Concentre-toi !

Je me réveille. Enfin, je crois. Quelque chose cloche, je n’ai pas ouvert les yeux, ils l’étaient déjà. Ah oui, mon mari est là, je sais, je suis aux urgences !

— Salut, je me réveille ?

Pas le temps d’en dire plus, le voilà qui m’interrompt :

— Oui, Sarah, tu es aux urgences, tu as fait une chute de cheval et ta mémoire est atteinte. Si j’ai bien compté, c’est la 42ème fois que tu te « réveilles », mais tu n’as jamais perdu connaissance…

— Je fais comme Dory dans Nemo c’est ça ?!

J’éclate de rire et il me suit dans mon hilarité. Une infirmière, qui nous surveille de loin, s’approche :

— Elle est toujours comme ça, Monsieur ? A rigoler tout le temps ?

— Non, seulement quand c’est grave !

Elle sourit et repart s’occuper d’un patient. J’interroge Michaël du regard.

— Ça fait trois heures qu’on est là et qu’on rigole souvent. Je ne saurais te dire combien de fois tu m’as sorti cette blague, et d’autres. Ils t’ont fait un scanner, tu n’as rien de visible, pourtant tu « rebootes » toutes les cinq, dix minutes depuis ta chute…

— Comme dans Matrix quoi, trois films pour une simple réinitialisation de serveur !

Son demi-sourire contrit m’indique que celle-là aussi, ça ne doit pas être la première fois qu’il l’entend de l’après-midi. J’ai quelques flashs, n’y avait-il pas un jeune homme en tenue de footballeur quand je suis allée au scanner ? Ah mais… Où étais-je hier soir ? Quel est cet élément qui m’échappe et me hante à la fois ? Il y a quelque chose d’anormal, au-delà de ma conscience vacillante, au-delà de la chute, mais qu’est-ce que ça peut donc être, bon sang !

Je me réveille. Enfin, je crois. Quelque chose… ah oui, je sais ! Je suis aux urgences et je suis coincée dans une boucle mémorielle ! Michaël est là, je vois qu’il comprend que je viens d’omettre, encore, tout ce qu’on vient de se dire. Oui, mais je sais que j’oublie, c’est un progrès, non ?

— Salut, je crois que j’ai, encore, « rebooté » ! Je n’aurais jamais cru un jour pouvoir tenir un rôle à la « Memento » !

— Je crois qu’on en est à plus de 100 fois… Ça m’occupe de compter, ça me canalise. Ils ne savent pas si tu vas rester comme ça, comment ça va évoluer…

— Oui mais regarde, je me souviens de nouveaux éléments à chaque fois maintenant, c’est rassurant, non ?!

Je réalise l’épreuve que cela doit être pour lui de me voir ainsi. Je comprends sa peur que je n’oublie pour toujours les minutes que je vis, sa peur de m’avoir perdue. Je me sens bien. Je suis confiante. Juste, je ne me souviens pas de certaines choses, j’en suis consciente, mais les ayant oubliées, elles ne me perturbent pas, seule l’idée d’avoir perdu des souvenirs me dérange. Non, pas seulement, c’est quoi ce fichu truc qui m’esquive et dont je sais qu’il faut que je me rappelle ?

Je me réveille. Il fait nuit. Mon mari n’est plus là. Il y a deux femmes qui partagent ma chambre, qui me regardent curieusement. J’ai dû leur faire le coup de Dory… Cette fois je sais que c’est pour de bon, je suis revenue. Comment je le sais ? Aucune idée. Je ne me souviens pas de l’accident, ni des jours précédents, ou juste quelques bribes. Je me souviens du principal : qui je suis, mes enfants, mon mari, toutes les personnes de ma vie, ma maison, mon travail, mes loisirs, mon passé, ce que j’aime, ce qui me déplaît. Je me souviens aussi, malheureusement, de ce qui m’a turlupinée toute la journée et qui avait peut-être une raison de se cacher : hier soir j’ai décidé de tout faire voler en éclats. Il ne m’aura pas perdue pour avoir égaré ma mémoire, mais parce que je l’ai retrouvée. J’ai décidé de divorcer.