Quand le hasard s’emmêle

BaobabC’est tout échevelé qu’il grimpe dans le tramway qui changera le cours de sa vie. Il n’a pas encore 20 ans, le sourire éclatant, l’œil sombre et le cheveu blond. Il vient de pointer sa sortie de l’usine textile. Ses oreilles bourdonnent encore du vacarme des métiers à tisser. La journée de labeur achevée, quel soulagement de se caler dans un siège et de se laisser ramener chez soi. La chaleur du wagon contraste agréablement avec la froidure humide de l’air de son Nord natal. Mais… Non ! Ce n’est pas la bonne rame ! A peine l’erreur constatée que son attention est attirée ailleurs :

— Hey ! Salut Marcel ! le hèle une voix familière, accompagnant un corps svelte qui se glisse face à lui.

— Oh, André, qu’est-ce que tu fais-là ? Ça fait un bail que je ne t’ai vu… Mais ? Mazette ! Qu’est-ce que tu es bronzé !

— Je reviens de Madagascar ! sourit son acolyte.

— Madagascar ? C’est en Afrique, ça… Qu’est-ce que tu fichais là-bas ? Comment t’as fait ? s’étonne un Marcel stupéfait.

— J’ai anticipé mon appel sous les drapeaux, figure-toi. Je suis parti avec la promo 1952. C’est vrai que ça fait une trotte et que le voyage en bateau était long, mais une fois sur place un régal. J’étais engagé dans les parachutistes, on a sauté dans des endroits que tu ne peux même pas imaginer ! Ça fait à peine une semaine que je suis rentré.

Marcel ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. Jamais il n’aurait cru possible de s’enrôler pour le service militaire dans un régiment si lointain. D’ailleurs, c’est où exactement, Madagascar ? Il faudra qu’il vérifie sur une carte. Il a bien étudié la géographie pour obtenir son certificat d’études primaires, mais là, rien ne lui revient.

— D’ailleurs, c’est ton tour cette année, tu pars où ? l’interroge son ancien camarade de classe.

— Oh moi tu sais, j’ai trouvé une planque à 4 kilomètres de chez moi, une petite caserne sympa où on joue au foot. Ce sera pratique pour rentrer à la maison lors des permissions.

— Ah. Ouais…

Marcel entend bien la déception dans la voix de son compère. C’est sûr, le manque d’ambition de son choix fait pâle figure face à un « para » malgache… Un silence un peu gêné s’installe. André observe la grisaille par la fenêtre puis se décide et lance :

— Tu sais, si tu as envie de voir du pays c’est vraiment l’occasion. Et c’est simple. Bien plus que tu ne le crois. Tu as juste à indiquer ton choix au bureau d’enrôlement. Ils cherchent des volontaires pour l’Afrique, tu as toutes tes chances. Et, crois-moi, ça en vaut la peine. Ça n’a rien à voir avec ici. C’est sauvage, magnifique. On finit par s’habituer à la chaleur et aux bestioles. La vie y est douce, tellement plus qu’ici…

— Ma mère fera une attaque si je pars si loin ! s’insurge Marcel.

— Ta mère ?! Corrige-moi si je me trompe, mais elle a toujours ton rebelle de petit frère à gérer ? Ça lui fait, quoi, maintenant, 17 ans ? Et la minette, ta sœur, elle entame l’adolescence, non ? Crois-moi, ta mère aura autre chose à penser que les aventures de son aîné envolé du nid !

— On n’a pas les moyens pour le trajet. Tu sais, depuis que j’ai mon salaire de tisserand, la maisonnée vit mieux mais ce n’est quand même pas Byzance.

Marcel se cherche des excuses, tente d’esquiver l’envie qu’il sent monter en lui.

— Mais c’est l’État qui paye mon vieux ! Tu fais ton service : tes trajets sont pris en charge, tu as le gîte, le couvert et même les vêtements, uniformes, tricots de corps, tout ce qu’il faut. Et c’est déjà ça, vu la maigreur de la solde…, explique un André convaincu, tu n’auras aucun frais sur place, la vie n’y coûte rien, du moins si tu t’en tiens aux produits locaux, l’import c’est une autre histoire. Tu pourras même envoyer quasi toute ta paye à ta famille.

Marcel a les yeux qui brillent. Il regarde André, doré par le soleil, plein de vie et d’énergie, l’air ravi de son expérience, débordant d’un enthousiasme communicatif. Il s’y voit déjà, lui qui n’a jamais quitté son paysage de terrils, il se prend à rêver de sable fin, d’histoires rocambolesques à raconter aux copains au retour, de saut dans le vide depuis des avions. Il n’a jamais posé le pied dans un avion. Les seules fois où il en a vu c’étaient les bombardiers qui survolaient le pays lorsqu’il n’avait pas encore dix ans, terrifiant les gosses qu’ils étaient encore, et les restes de celui qui s’était écrasé à proximité de la maison, faisant voler en éclats les vitres. Partir, si loin ?

— Tu penses vraiment que je peux le faire ? s’enquiert-il avec une pointe d’anxiété, je suis déjà inscrit et…

— Bien sûr que tu peux ! Je te l’ai dit, il leur faut du monde. Va au bureau de la rue de la Rep’ directement, tu leur expliques que tu veux faire ton service à Mada et ils te diront quoi faire. En moins de deux, à toi l’aventure africaine !

— Ça ne peut pas être si simple…

Ils continuent à deviser quelques minutes, le temps pour l’un de dresser un portrait idyllique des colonies à l’autre déjà conquis.

Le lendemain, ce dernier se rend au service des enrôlements.

— Bonjour Monsieur. Je viens vous voir pour modifier mon affectation : je veux être parachutiste à Madagascar.

— Bonjour. Modérez votre enthousiasme, jeune homme, ça ne se fait pas comme ça ! le tempère le préposé.

Il sort le dossier de Marcel, le consulte, fronce les sourcils, farfouille dans ses documents. Le téméraire en face n’en mène pas large, attend, inquiet. La sentence tombe :

— Ecoutez, vous portez des lunettes et votre vue ne répond pas aux critères minimum requis pour pouvoir prétendre à intégrer les « para »… Mais… J’ai peut-être quelque chose pour vous.

Quelques mois plus tard, pour avoir croisé un ancien copain d’école en se trompant de tramway, Marcel se retrouvait barman au mess des officiers d’une caserne de Côte d’Ivoire. Par cette conversation impromptue et sa curiosité naturelle, sa vie avait pris une tournure tout autre que le chemin tout tracé qu’il suivait alors. Il fit carrière en Afrique.

Or, si mon père n’avait pas rencontré ce hasard-là, je ne serai pas ici, aujourd’hui, à vous écrire ces lignes…

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