Urgence scripturale

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Des heures. Cela fait des heures qu’elle bataille. Des jours en fait, mais le conflit était demeuré larvé, habilement esquivé dans l’enchaînement des tâches quotidiennes. C’est une confrontation insidieuse. Vu de l’extérieur, rien n’y parait. La scène se déroule dans une maison banale, sous le soleil de plomb d’un été caniculaire. En approchant, on est d’abord happé par les effluves de lavande du linge qui sèche au grand air du jardin, puis on s’immisce par la baie vitrée dans la fraîcheur relative d’un salon maintenu dans la pénombre. A l’angle, une porte grise s’ouvre sur le bureau. C’est ici qu’on la trouve, vêtue d’une robe estivale, la peau ourlée d’un léger voile de transpiration, les cheveux relevés, son regard noir fixé sur l’écran.

— Ce n’est pourtant pas difficile !
— Ta gueule.

Ce n’est pas dans ses habitudes d’être vulgaire, mais quitte à répondre à sa propre voix, qu’importe. Non, ce n’est pas difficile. Si, ça l’est. Ça l’est forcément, sinon pourquoi serait-elle là à débattre avec elle-même, à s’avérer incapable de prendre un stylo ou de déverser des mots à la suite du curseur, moqueur, qui clignote sur le fond blanc de son traitement texte ? Elle sait depuis des jours qu’elle a une nouvelle à écrire et à livrer, ses lecteurs attendent. Elle en connaît le thème mais rien ne lui est venu. Elle a savamment évité de se pencher sur la question jusqu’à ce matin, jour prévu de publication. Elle lutte depuis son réveil.

Le combat a commencé sans qu’elle y prenne garde par le petit déjeuner, les tâches quotidiennes à accomplir, comme autant de prétextes pour ne pas s’y mettre. Et puis, aller, elle pouvait bien s’octroyer une petit pause lecture en ce beau dimanche. Encore un chapitre, juste un ! Ah et… Impossible d’arrêter là, le suspens était trop grand, elle poserait le livre au prochain changement d’action ! Quelques heures étaient ainsi passées aisément, jusqu’à l’échappatoire suivante : le déjeuner. Ensuite, il y eut les appels téléphoniques de l’une ou de l’autre, un mail habilement considéré comme « urgent » à traiter. Mais peu à peu le malaise s’intensifiait, la petite aiguille des heures devenait implacable et l’échéance inéluctable. Le stress montait en vagues successives. Alors, elle a quitté les dérivatifs et s’est installée au bureau. On l’y trouve en ce début de soirée, figée, balançant entre trouver une nouvelle esquive et la nécessité de s’y atteler là tout de suite, pour espérer dormir cette nuit. Et le concert commence.

Il y a toutes les excuses fallacieuses qui s’invitent :
— Mais bien sûr que tu n’as pas le temps d’écrire ! Comment pourrais-tu ? Tu as accepté un changement dans ton poste qui t’assomme de travail, la personne censée t’épauler n’est pas encore nommée… Avec les journées que tu te tapes tu es trop fatiguée le soir !
— Tu conviendras que ce n’était pas le moment de se lancer dans l’achat d’une maison. Je sais que tu en es ravie mais tu as beau dire, c’est chronophage…
— Et puis regarde tout le temps que tu dois passer à gérer les locations des appartements !
— Quelle idée aussi d’avoir ajouté une formation d’orthographe et grammaire en parallèle…
— Ça ne m’étonne pas que tu n’aies pas le temps, comment veux-tu faire avec une famille recomposée de quatre ados, même à mi-temps ?
— Faut bien que tu profites un minimum de l’été, tu ne socialises déjà pas assez…
— Ce bouquin est trop bon, va lire plutôt qu’écrire !

A ces voix qui cherchent à la rassurer, la convaincre que c’est normal, vient se joindre l’autre, celle qui juge :
— De toutes façons tu n’as aucune discipline, t’as jamais été fichue de t’y mettre. Ça fait des années que tu me bassines avec ton envie d’écrire, d’être un écrivain, d’être lue, publiée. Si tu le voulais vraiment, tu ne crois pas que depuis le temps ce serait fait ? Si tu te décidais enfin à comprendre que tu en es juste incapable ?

Elles se heurtent, tournent tel un cyclone dans sa tête, étouffant les velléités du début d’histoire qu’elle avait envisagé il y a quelques jours et essayé de structurer en vain, ne trouvant pas de chute, ne prenant pas le temps de se poser pour tenter d’écrire. Mort-née, l’histoire se fait balayer par le mélange d’invectives, d’alibis, de tentatives de se rassurer, de s’obliger à s’y mettre ou de tout envoyer paître qui débattent sous son crâne. Elle n’en peut plus de ce débat stérile qui annihile tout espoir. Incapable cette fois de faire taire les voix, elle ouvre la page blanche et choisit de les laisser parler. De laisser ce maelström s’exprimer, plutôt que d’abandonner. Ce sera peut-être déstructuré, sans doute sans intérêt et certainement trop intime. Mais c’est le seul moyen qu’elle trouve de franchir, ou du moins de contourner, l’obstacle, à défaut de le comprendre et de le dissoudre. Ces doigts s’agitent sur le clavier, les phrases se forment et le sourire naît sur ses lèvres. Comment peut-il être si difficile de s’atteler à l’écriture alors que l’instant est si bon quand elle y est enfin, quel que soit le résultat ? Voilà que plus rien n’existe que la joie d’aligner des mots. Les voix ont disparu, noyées par le flot vigoureux de phrases qui viennent se dire.

Une autre nouvelle doit être écrite pour dans une semaine. Cette fois ci, c’est promis, elle s’y mettra plus tôt, cette fois ci elle fera des séances régulières, quotidiennes d’écriture, cette fois ci elle va y arriver, c’est sûr ! Du moins… Elle l’espère. Car c’est déjà ce qu’elle s’était dit pour la dernière, et… pour l’avant-dernière, et pour toutes celles d’avant. Les voix auront à nouveau leur heure.

Tu n’immortaliseras point

La messe est dite. Sur la photo, je suis un bébé. Joufflue. Cinq mois. Ce qui interpelle le regard c’est ce blanc éclatant qui tranche sur le noir de ma couche. Le noir ? A bien y regarder, c’est sans doute un canapé vert foncé. Un vieux meuble moelleux où s’apaiser après une rude journée, ou une de ces carnes illusoires dont les coussins tentants s’avèrent durs comme pierre, je ne sais. En bas, dans le coin, infime, la touche de rouge d’un sac de cuir. Laissé là par ma mère ? Ou par un diablotin désireux de rappeler que la pureté n’est pas l’unique facette de l’humain, quoiqu’en dise l’immaculée blancheur de ma robe baptismale ? Je ne sais. Ma famille a choisi de me faire devenir enfant de Dieu. Je n’en ai, bien sûr, aucun souvenir, juste une photo d’un bébé, cool, dormant du sommeil du juste, totalement indifférent aux simagrées des adultes, à la gourmette en or que l’on aperçoit à l’un de ses poignets, à la dentelle qui l’habille. Me voilà chrétienne, dormant ma main droite grande ouverte et posée sur ma bouche, paume face à l’objectif, comme détentrice d’un secret que je ne confierai jamais. Mes traits paisibles se distinguent mal sur ce cliché de soixante-dix-sept, on n’en retient que ce halo lumineux intense dégagé par la rencontre du flash avec le tissu, qui me fait comme une auréole.

La messe est dite. Sur la photo, du blanc. Le blanc de la chasuble du prêtre, celui des tenues que nous portons, communiants alignés sur les bancs de l’église dans la ferveur d’un chant liturgique. Me voilà debout, seule blondinette dans une nuée de visage noirs, concentrée dans mon chant au premier rang. Le premier rang, celui où encore maintenant je m’installe volontiers, celui où l’on voit et entend mieux, où je traînerai mes guêtres de lycéenne, d’étudiante, de professionnelle aux cours et conférences qui m’intéresseront, faisant fi de ceux qui verront je ne sais quelle manœuvre là où il n’y aura qu’intérêt et pragmatisme. M’y voilà donc, les mains sagement posées sur le pupitre, les billes noires de mes yeux tranchants avec le blond très clair de mes cheveux, toute à mon chant dans la fraîcheur de la bâtisse dépouillée. Le bois sombre des bancs et des croix, les visages obscurs des enfants sénégalais dont on ne distingue pas les traits, les rayons bruts du soleil qui tombent des fenêtres et rencontrent nos robes immaculées. C’est notre cérémonie, nous confirmons vouloir être des enfants de Dieu dans ce contraste étrange d’ombre et de lumière.

La messe est dite. Des photos, il y en a à la pelle. Il faut dire qu’aujourd’hui elles sont numériques, alors on en prend plein, on les stocke dans des disques durs et on les oublie. L’instantané unique d’un moment choisi de notre enfance n’existe plus, remplacé par des dizaines de prises qu’on ne trie jamais. J’ai donc le choix. J’aurais pu prendre la traditionnelle sur le perron de l’église, celle avec les pétales de roses qui retombent joliment, avec cet homme fraîchement marié en costume gris perle qui embrasse une jeune femme en dentelle blanche, oui, c’est bien nous. Ou encore, cette autre que j’adore, celle où on a tous les deux une tête d’ahuri, qui me fait sourire à tous les coups. Mais en fait celle qui vient c’est la mal cadrée, prise sur le vif, celle où plus personne n’existe que mon père et moi, où on le voit en arrière-plan, fier comme Artaban, et où, tournée vers lui, rayonnante, je n’expose que mon profil. Un profil magnifié d’un sourire et d’un regard aimant comme peu de mes photos en montrent. Car avant d’être une enfant de Dieu, je suis celle d’un homme et d’une femme. A qui je ne sais pas dire ce que mes yeux expriment pourtant. Sur ce cliché, il n’y a que lumière.

Ma messe n’est pas encore dite. Il n’y a pas de photo. Ce n’est pas uniquement que ça n’a pas encore eu lieu, c’est que dans cette religion catholique dans laquelle j’ai grandi on photographie les baptêmes, les communions, les mariages, mais pas les enterrements. Alors, je me risque à l’imaginer, à quoi ressemblerait-elle ? Bien évidemment je ne serais pas dessus, trop macabre. Alors, le cercueil ? Quel intérêt à photographier une caisse en bois ? Fût-elle de belle facture, bien ouvragée… Sans doute, il n’y aura pas de cliché de ce jour-là, mais on y ressortira mes anciens. S’il vous plait, outre les trois suscitées et toutes celles que j’ai omises, pensez à celle des deux ahuris ! Et puis, aller, oubliez les photos, ce sont vos visages qui défilent devant mes yeux et les moments que nous avons partagés, photographiés ou non. Je me demande quelle image vous garderez de moi tout autant finalement que je m’interroge sur quel souvenir je veux laisser au monde. Et je pense à ces portraits anciens dont personne ne sait plus qui ils représentent, que l’on trouve dans nos greniers, visages immortalisés tombés dans l’oubli : que l’on ait choisi l’obscurité ou la lumière, celle-ci un jour où l’autre ne se reflétera plus sur nos robes blanches.

Ma promenade en folie

Image courtesy of Best of Cinque TerreJe ne sais pas pourquoi je cours. Ils courent avec moi, savent-ils pourquoi ? Nos pas martèlent le bitume, la rue s’étire devant nous, infinie, dans le halo des réverbères, et nous filons, sans destination. Nous fuyons.

C’était pourtant l’un de mes beaux endroits, le lieu idéal pour se réunir en ce jour de fête. La fraîcheur de la nuit tombée, après une de ces journées d’été qui s’étirent sous un soleil solitaire, venait soulager le corps échauffé d’un jeune homme. Il avait investi la terrasse de mon Hard Rock Café, posé son jean sur ses chaises crème, joué avec la lumière rouge de l’enseigne lumineuse se mirant sur le marbré de la table. Il sentait encore sur ses papilles le goût caramélisé des oignons de son burger et gardait les narines pleines de la légère odeur de friture qui flottait dans l’air, mêlée à celle de la fumée et à la fragrance soufrée des pétards.

Je détale, entouré de panique. Je ne vois plus rien, rien que des corps qui s’agitent. Mes oreilles n’entendent que hurlements humains et chocs de semelles.

Ceux qui m’observaient du large distinguaient d’abord deux masses sombres : celle des flots, calmes, irisés des reflets des lampadaires, surplombée de la forme grise, mouvante, de la foule. Ils n’entendaient que le bruit du ressac à peine troublé par la rumeur des conversations. En arrière-plan, les palmiers se balançaient nonchalamment, leurs rames posées comme autant de touches vertes qu’un impressionniste aurait jetées sur moi, moi que l’on voyait le mieux, illuminée, entièrement tournée vers la mer, immuable dans mon alternance de façades ivoire ajourées et de rangées mornes de balcons anonymes ; nullement troublée par les bipèdes qui me foulaient et l’énième explosion de couleurs devant laquelle ils s’esbaudissaient. Des feux d’artifice, j’en avais vu d’autres.

J’ai cru entendre un pétard, puis j’ai vu tous ces visages courir vers moi, j’ai fait comme eux. J’ai peur. Mais je ne sais pas de quoi je dois avoir peur. Est-ce du sang sur ce visage ?

Le tonnerre des applaudissements, l’intensité des émotions partagées s’étaient éteints. Chacun et chacune se dirigeait vers son lieu : le chariot de glaces du vendeur ambulant aux roues rouillées par les embruns ; les scènes assemblées, bardées de métal, éphémères, où un groupe avait entamé son concert ; la rue obscure où attendait, en double file, la voiture ; la plage aux galets polis, réfractaires aux pieds nus. Ma promenade était noire de monde, un monde disparate qui se mettait en mouvement et investissait peu à peu les cafés, les ruelles, les bars de bord de mer, les rassemblements festifs disséminés sur ma devanture…

Un homme a fendu la foule, en une course folle, renversant comme des quilles des promeneurs en liesse.

Quelqu’un crie qu’il y a eu des coups de feu. Où ? Je ne sais pas où aller ! Je dois suivre le flot, si je m’arrête, ils vont me marcher dessus. Mais que se passe-t-il ?

Ce furent d’abord les cris qui alertèrent. Ce n’était plus le son des exclamations ébahies des enfants, mais celui de la peur, primale, de la douleur, fulgurante, de l’horreur, incompréhensible. Par-dessus le brouhaha des conversations, couvrant les musiques variées qui venaient s’entrechoquer, étouffant le bruit de milliers de pas, les hurlements fusaient et un moteur grondait. L’odeur métallique du sang venait se mêler à celle des barbes à papa. La rue se métamorphosait, les fenêtres ouvertes sur la fête se fermaient, des lumières s’éteignaient et la foule se mettait en branle. Interloqués, des spectateurs lointains s’interrogeaient, quel était ce mouvement ? Que devaient-ils faire ?

Hey, que faites-vous ? Doucement ! Ne bousculez pas, nous entrons ! Voilà, là, dans ce coin, je peux me terrer. Et si on nous trouvait ? Éteignez ces lampes ! Mais bon sang, qu’est-ce qui se passe ?!

Des détonations ont retenti. Les gens ont continué de courir, mus par la panique. Certains se sont jetés à l’eau cherchant de toutes leurs forces à fuir la civilisation qui sombrait dans le chaos. Il a fallu longtemps avant que le calme ne reprenne ses droits.

Seul un ballet de gyrophares illumine maintenant de couleurs et de sons ma promenade désertée. La masse humaine s’est dispersée, voilà que restent sur l’asphalte des formes cachées sous des tissus blancs. Autant de tâches claires sur fond gris, disséminées au hasard, immobiles, anonymes, absurdes. Les palmiers se balancent nonchalamment. Les lumières aux façades se sont progressivement éteintes. La nuit pourrait presque ressembler à une autre nuit. Presque.

Depuis combien de temps sommes-nous là, cachés, silencieux, à guetter ce qui se passe dehors ? Une éternité. Ils veulent qu’on sorte les bras en l’air. J’ai bien entendu les sirènes, mais elles sont loin maintenant. J’ai encore peur. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Et je ne sais toujours pas pourquoi.

Les rues se sont vidées, seuls des pas militaires martèlent mon bitume. Glacée de terreur et de cris, je saigne.

Nice, 14 Juillet 2016.

Les muses, ça m’use !

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C’est aux petites heures de la nuit que cela arrive, quand tout le monde dort, que le marchand de sable est passé. C’est dans l’enveloppant silence de l’obscurité tardive qu’elles se mettent à chanter leur mélopée. Elles font cela d’abord doucement, tout en délicatesse, comme un murmure, un léger souffle, un son étouffé, à peine audible. Une agréable bise que tu ne perçois guère, qui ne te distrait pas encore. Tel le vent qui se lève, grossit, enfle, elles envahissent peu à peu l’espace. Elles arrivent, s’installent, attirent peu à peu ton attention, insistantes, persistantes, remplissant bientôt chacune de tes inspirations. A l’abri de tes paupières closes, elles chassent un Morphée hésitant qui tentait de s’inviter et, ça y est, les voici qui chantonnent une mélodie entêtante et envoûtante, qui tambourinent, se déchaînent en un sirocco violent et brûlant qui résonne dans ta tête. Elles ne te lâchent plus. Les muses sont là.

Tu voulais dormir ?

Raté !

C’était pourtant plutôt bien parti. Comme chaque soir ce même rituel, cette routine de l’habitude, le ronron du train-train quotidien, bref, la vie dans son plus simple appareil : on dîne (ensemble), on lave (la vaisselle), on brosse (les dents), on enfile (le pyjama), on bise (les enfants), on borde (les mêmes), on chante (leur berceuse), on lit (Lamartine), on embrasse (son conjoint), on éteint (la lampe). Arrive le hic, le rouage qui grince : « on dort » ne passe pas…

Là où tu attendais ce sommeil libérateur, les bras doux du dieu grec, le repos salvateur, te voilà rencontrant les égéries. L’inspiration te vient, te dévore. Les mots se bousculent, s’entrechoquent, sans répit, ni pitié.

Tu commences par lutter. Ta fatigue est là, ton corps déjà léthargique. La chaleur de la couette est si tendre, la paresse si grande, l’aspiration à la paix si douce… Que ces voix aillent aux gémonies et t’accordent une trêve !

Sauf qu’elles ne se lassent pas. La tempête créatrice persiste. C’est toute une épopée lyrique qu’elles entonnent, brouillonnent, foisonnent ! Alors, emportée par leurs airs, tu leur cèdes, attrapes un cahier, un stylo qui traînaient là, te glisses hors des draps, affrontes le froid, te heurtes à l’éternel coin de lit malveillant, ravales une injure, sors et trouves enfin un recoin au salon où les laisser s’exprimer dans le halo tremblé d’une lampe.

C’est aux petites heures de la nuit que cela arrive, quand tout le monde dort. On te trouve à moitié grelottante, à demi endormie, entièrement inspirée, à jeter sur des feuilles d’écolier des mots désordonnés. Elles te les soufflent et tu les écoutes. Une à une, tu égrènes les syllabes, assembles les phrases, construis les strophes, enivrée et heureuse. Ça ressemble presque à de la poésie. C’est beau ! Ça sonne juste ! C’est fluide ! C’est facile, un régal ! Que les muses sont bonnes ! Quelle joie d’écrire frénétiquement avant qu’elles ne s’échappent, alors que ta pensée va toujours trop vite pour ta main qui peine à suivre…

Plus un souffle. Dans l’air immobile les voilà qui se taisent enfin. Le calme revient. Quelle quiétude dans la maisonnée assoupie. Comme si de rien n’était, une nuit pareille à une autre, bercée du ronflement de monsieur, éclairée par la veilleuse du petit, troublée par un moteur lointain. Seule sur ton île battue par les vents, tu sais, toi, la grandeur de ces minutes, l’intensité, l’envolée, le… Mais il est tard, déjà, ton corps quadragénaire te rappelle à l’ordre des choses. Laissant éparpillées tes fulgurances épiques, tu traînes tes os usés vers la chambre, heurtes un coin de lit décidément trop présent et t’immisces sans bruit dans le lit conjugal. Tu accueilles la détente, vas embrasser tes rêves, un peu groggy de cette agitation intense, et fière de tes illuminations nocturnes.

A l’aube, reviennent les moments coutumiers, la tradition familiale : on insulte (le réveil), on s’extirpe (du lit), on réveille (les ados), on lave (son corps), on apprête (ses atouts), on réveille (les mêmes), on déjeune (si possible), on presse (les plus lents), on coiffe (les tignasses), on envoie (à l’école). Arrive le hic, le rouage qui grince : « on lit ». Aux détours de quelques secondes anodines arrachées aux automatismes journaliers, tu parcoures les feuillets noircis de ta verve artistique noctambule. Dans la lumière crue du matin, tes vers enchanteurs sont devenus rimaille de comptoir. L’épopée lyrique ? Un galimatias informe sans rime, ni raison. Tes illuminations ? Des élucubrations.

Les muses sont facétieuses.

Tu voulais écrire ?

Raté !

Dépression, mon amour

Dépression - Image courtesy of Salvatore Vuono / FreeDigitalPhotos.netC’est dans cet état second que ça arrive. Il faut couper le mental, laisser la main seule s’exprimer. S’exprimer… Comme on presse un citron pour en extraire le jus ? D’où ça vient « s’exprimer » ? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand-chose. Comme disait l’autre : je sais que je ne sais pas. C’est déjà ça. Oh oh oh, et je rêve que soudain mon pays Soudan se soulève. C’est Souchon qui chante dans ma tête alors que mon stylo gratte le papier. C’est joli ce grattement, c’est enivrant. Comment décrire ce son ? C’est le seul qui envahit l’espace à cette heure. Cette heure sombre de la nuit et de mon histoire. C’est la nuit que j’écris. Il est des choses que l’on écrit que lorsqu’il est bien tard, que lorsqu’il fait bien nuit. Ce coup-ci, c’est Reggiani. L’heure sombre de la nuit, disais-je, mais ma main a eu un à-coup, failli se faire rattraper par ce fichu mental. Fichu mental, oui, celui qui malmène mon histoire, celui qui matin et soir tourne, virevolte, s’invente des problèmes pour se croire utile et m’a menée là, dans le noir, avec mon fichu cafard, avec cette absence d’envie, cette absence de vie, et juste un gros trou noir à la place de mon espoir. Mon espoir s’est envolé, il est parti, je ne sais où. Tant qu’il y a de la vie, y’a de l’espoir ? Mon œil, oui ! L’espoir il peut se faire la malle, nous déserter sans prévenir, on ne s’en rend pas compte, c’est insidieux, on met un pas devant l’autre chaque jour, on avance, on fait les pas, les actes, les contraintes, ce que la société nous réclame, ce que nous vend la réclame, on se croit fort, on se croit utile, on croit que c’est ça la vie, on avance, on a pas assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens (décidément Souchon !). Mais on avance dans la mauvaise jungle, notre machette s’émousse sur des lianes toujours plus dures, plus grosses, et on n’y arrive plus. Un jour on ouvre les yeux et on s’aperçoit qu’il n’est plus là. L’espoir s’est endormi. On regarde ce qu’on appelle futur et on n’y voit plus rien que du gris, de la répétition, les mêmes causes qui donnent les mêmes effets et cette terrible, terrible, intuition qu’on ne peut plus rien y faire, que tout sera toujours pareil et qu’on n’a plus la force de le faire, que les pas coûtent trop cher, que la vie est trop dure, que le rire est trop loin, il s’est enfuit avec son pote l’espoir et ils nous ont laissé là, les enfoirés ! Sur le bas-côté de notre vie avec tous nos songes et nos envies. L’espoir s’est enfui en nous balargant dans le fossé avec nos rêves et nos désirs qui ne voient jamais jour parce qu’on court, on court à côté d’eux à faire « le reste » et on oublie de s’arrêter et de parler avec eux.

« Salut, toi, mon pote, mon rêve, mon espoir le plus vieux, comment tu vas ? Mal ? Ah oui, c’est vrai, pardonne-moi, ça fait quarante-deux balais que je te traîne avec moi et je t’ai à peine jeté, quoi, six mois d’attention en tout et pour tout dans toute ma vie ? Mais tu sais, c’est normal, mon pauvre vieux, c’est que je dois la gagner, moi, ma vie, je ferais comment sinon ? Si je ne la gagne pas, je crève… Pardon ? Si je la gagne, je perds mon rêve ? Mais non, va, je le ferai plus tard, si, si, je commence demain… »

Je commence demain. Combien de fois l’ai-je dit ? Combien de fois l’ai-je cru ? Mais demain arrive, devient aujourd’hui et ressemble à hier : je fais, je cours, je ne sais pas vraiment pourquoi, je me sens pas mal, loin de là, je suis active, je suis reconnue, je suis brillante même ! Trop, trop pour mon propre bien. Heureux les simples d’esprit, aujourd’hui j’ai compris. Ça change, là, c’est Sinsemilia. La musique. Ah ! La musique… Voilà la joie, elle existe encore dans mon marasme. Quand j’arrive à me bouger, que je daigne quitter mon canapé, je peux lancer un morceau et danser, laisser mon corps onduler, vivre, bouger. Musique, dis-moi, sais-tu rappeler l’espoir ? Parce que, bon, là, il est vraiment long, très long, à repointer le bout de son nez. Tu dis ? Il a une ennemie ?! Mince. Où ça ? Ah oui, elle, là, crispée dans ma peau, dans mes os… Ma peur. Je sais, oui, j’ai peur. Une belle, grande, gi-gan-tes-que FROUSSE en lettres capitales qui dit « Non, surtout, ne va pas par-là ! Ça peut faire mal ! ». Sauf que j’ai déjà mal. Sauf que ma vie ne se ressemble déjà plus, sauf que ma vie ne me ressemble pas. J’étais la JOIE, comme nous tous, cette enfant qui parait et qui vit, vit, vit, vit simplement. Alors quoi ? Je demande des petits cachets ? J’en veux pas de tes cachetons, moi je veux rire, je veux écrire, je veux aimer, si, tu sais, on me l’a dit, ça je le sais, l’antithèse de la peur c’est l’amour, celui qui me sauvera c’est cet amour qui naîtra, cet amour de moi à moi, pour la graine de vie que je suis et qui n’a pas besoin d’être parfaite pour le mériter. Je suis une petite gazelle, je l’ai lu, un conte venu par hasard dans ma vie, écrit par Jacques Salomé, et je le crois : chaque petite gazelle est un miracle et à quelque chose à apporter, chaque petite gazelle mérite la vie et l’amour. Alors : aime.