Un frère de rêve

Jumeaux

Octobre 1992
Bonjour Charlie,

Je demeure dans ce pesant silence, sans nouvelles de toi. Comment une sœur peut-elle vivre l’absence d’un frère, jumeau de surcroît ?
Quelle chance ont les copains d’être restés là-bas ! Moi, je suis arrivée en France et je souffre du froid. Les parents s’engueulent tout le temps, je n’en peux plus. Je ne les supporte plus. J’ai pris possession de la marche d’escalier, celle juste avant qu’il ne tourne, de là je les entends et ils ne me voient pas. C’est ça ma vie maintenant : grelotter, écouter des éclats de voix, aller dans un lycée où on me bat froid. Je voudrais tant que tu sois là, je me sentirais moins seule avec toi.
Je m’interroge. Est-ce que la rentrée à mon cher lycée dakarois s’est bien passée ? Y a-t-il des nouveaux ? Daniel a-t-il demandé de mes nouvelles ? Ici, il y a bien un ou deux garçons mignons et sympas, mais aucun ne lui arrive à la cheville. Je pense bien que tu ne comprendrais pas ce que je lui trouve, qu’importe, moi je rêve de lui et ça m’aide. Je suis partie sans lui dire au revoir, on s’est loupé le dernier jour. Il m’avait promis qu’on se verrait mais je suis passée l’après-midi, il était venu le matin. Je le crois, on se retrouvera.

J’aimerais entendre le son de ta voix,
Sarah.

Janvier 1993
Hello Mister Charlie,

Je suis venue une semaine en décembre, le plus beau (et inattendu) cadeau de Noël de ma vie ! Pas de traces de toi. Certaines choses ne changent pas…
J’ai revu tout le monde, ou presque, Daniel n’était pas là, rentré en France pour les fêtes, quelle ironie ! Avec Lucie, ce fut une joie de nous retrouver, on a fait des super soirées. On s’est fait choper par les parents à faire du stop et pris un bon savon, mais ils m’ont quand même laissée être hébergée chez elle jusqu’à la fin. C’était bon de rentrer à la maison. Le retour ici n’en est que plus rude. Fichue campagne bourguignonne, belle mais gelée. J’ai l’impression parfois d’avoir froid jusque dans mes os, le brouillard me glace et le ciel gris est lugubre. En plus, ici, il fait nuit quand je pars, il fait nuit quand je rentre, à croire ne jamais voir le jour. Je suis tout le temps malade et droguée aux antibiotiques. Je n’aime pas le médecin du village, notre toubib me manque. Les parents continuent de se déchirer, le changement de vie ne leur réussit pas plus qu’à moi.

Mais le pire, ce que j’ai tant de mal à écrire, le voilà : Lucie a passé mon « bonjour » à Daniel, lui disant que j’étais venue quand il n’était pas là. Elle m’a dit qu’il a ri. C’est tout moi ça, parce qu’il a été gentil avec moi je l’ai cru différent, mais non, comme les autres, il n’a fait que se moquer de moi. De toute façon, je ne le reverrai pas.

Tu sais ça fait trop mal tout ça, tout est trop loin, je ne veux plus jamais m’attacher, je ne veux plus jamais souffrir comme je souffre depuis des mois.

Est-ce qu’un jour tu me répondras ?
Ta sister, Sarah.

Juin 1993
Grand absent,

Je ne t’écris pas souvent, je sais, mais je te parle dans mes rêves. Tu n’y réponds, bien sûr, pas plus qu’à mes lettres.
J’ai survécu à l’année scolaire et à l’hiver. Je me suis fait une copine, elle m’a présenté ses potes. Le soleil est arrivé. La chaleur tarde, mais qu’est-ce que ça fait du bien de voir du ciel bleu et de n’avoir qu’une seule couche de vêtements ! Je suis sortie avec un garçon finalement, mais ça n’a duré que trois semaines, rien à nous dire et puis… Je pense toujours à Daniel. Incorrigible. Je vais passer une partie des vacances avec Lucie, qui rentre dans le Limousin pour l’été, elle va pouvoir me raconter tout ce que j’ai raté. Mais je ne pourrai pas lui parler de lui, même si j’en crève d’envie : elle ne l’apprécie pas et elle se foutrait de moi. Je ne lui dirai donc rien de lui, pas plus que de toi.

Il y aurait tant à te dire, mais tu n’es pas là.
Sœurette.

Septembre 93
Charlie,

Je t’épargne le couplet sur l’absence de retour à mes mots, tu le connais par cœur.
Je persiste à t’écrire parfois, même si la majorité du temps je soliloque les histoires que je souhaite te raconter. T’imaginer auprès de moi est un palliatif insuffisant mais nécessaire, à défaut de t’avoir en chair et en os. Entre ça et mes rêveries de Daniel, je comble tant bien que mal le vide immense qui est creusé dans mon cœur.
Quel beau mois de juillet j’ai passé avec Lucie ! Plus étonnant, j’ai aimé août, j’étais invitée à certaines soirées et sorties avec le groupe de potes dont je t’ai parlé et m’y suis sentie bien. Trop bien. J’ai peur de m’attacher. Et quand ils me rejetteront, j’aurai trop mal. Alors, depuis la rentrée, je me suis mise à les éviter. Je crois qu’ils ne comprennent pas trop, mais ils ne sont pas venus m’en parler. Il y a le bac à la fin de l’année, peut-être que si je l’ai les parents m’offriront un séjour dans notre pays natal. Je sais bien que tu n’y seras toujours pas.

Tu manques, si tu savais.
Sarah.

Décembre 93
Mon frère,

J’aurais aimé connaître tes avis, entendre tes conseils avisés, discuter avec toi jusqu’à des heures avancées.
J’ai bien coupé les ponts avec le groupe de l’été dernier, mais j’en ai rencontré un autre. Quand j’ai senti que je m’attachais, j’ai essayé de m’éloigner, mais ceux-là ils m’ont rattrapée, ils ne m’ont pas laissée fuir. Me voilà intégrée, je ne suis pas habituée ! Il fait toujours gris et froid, mais je ris à nouveau. C’est bon de rire.

Je suis amoureuse.

J’aurais voulu que tu le connaisses. Il me hante jour et nuit, mais lui il est présent et il est réel, pas comme Daniel ou toi. Je peux toucher sa peau, entendre le son de sa voix, marcher main dans la main à ses côtés dans la cour. Tu n’as jamais été là, dans aucune cour, pour défendre ta tendre sœur. Tu n’y es pour rien, les parents non plus, c’est comme ça.

Ce sera ma dernière lettre. Je sais bien que tu n’existes plus, que je suis née, vivante, et toi, pas. T’écrire au long de cette année m’a fait du bien, et tu resteras là, quoi qu’il en soit.
Ta sœur qui t’aime.

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