chat persan gris

Chat va pas

J’ai dix ans. Ça fait pas grand. Sur la photo, un chaton. Pas bien haut, le polisson. Chaton mignon, chaton ronron, chaton fripon. C’est une femelle grise, aux prunelles orangées, mais cela on l’ignore : allongée sur le dos, elle dort. Une de ses oreilles pliée disparaît, nous la faisant croire handicapée. Sur le cliché, elle a, allez, dix semaines ? Ce sera mon chat à moi, je suis en veine ! C’est que je l’ai attendu, ce jour de sa venue. Des heures, des jours, des pleurs, des « tout fait pour ». Impatiente, trépignante. Ma mère aurait-elle dit « chiante ! » ? L’enfance en traversée solitaire, pour compenser, un compagnon à quatre pattes devait faire l’affaire. Elle repose tranquille sur un piqué de dentelle, princesse indocile et déjà belle. C’était tout mon portrait, juste, alors, je ne savais. L’enfance a cela d’étonnant que c’est en grandissant qu’on la comprend.

Presque douze ans, on me traite d’adolescent. Sur la photo j’ai les cheveux longs de mon sexe, mais ne veut être fille sous aucun prétexte. Dans mes bras, Danna, ce n’est déjà plus un petit chat. Elle fixe l’objectif avec arrogance, moi, avec insouciance. C’est l’apanage de cet âge, les soucis sont pour les cheveux gris. La chambre est bleue, le lit est rose, je souris un peu, je prend la pose. Vêtue d’une tenue d’équitation, la chair maigre, les yeux marrons, je tiens bien mon animal sauvage pour éviter le carnage. Ce que le cliché ne montre pas, c’est l’état de mes bras, mille et une lacérations dues aux griffes de mon chaton. C’est un matou, pas un toutou. Nous grandissons toutes deux, mais nous éduquons peu. C’est un ballet étrange et nous ne sommes pas des anges. Matins câlins, ronrons sous caresses. Griffures expresses, hérissement de fourrure, arrondir la cambrure. Ma demoiselle veut m’intimider, je ne m’en laisse pas compter. Elle me fait bien rire, près de moi je la laisse dormir. Sur l’oreiller comme une étole, elle me dessine une auréole.

Le temps avance, on poursuit notre danse. Nouvelle photo, une cage, mes animaux. Plantée au sommet, telle une girouette, elle fait la tête. Le perroquet la snobe, aux coups de patte se dérobe. La cage est immense, elle n’a aucune chance. Le soleil entre à flots à travers les carreaux, dessinant sur sa robe de persan un monde pour mon imagination féconde. Je leur ai expliqué que bientôt on partait. Ils n’ont pas répondu, mais ils sont prévenus. Pas le choix, c’est comme ça. On nous empaquette tous les trois, c’est pas la fête, mais on y va.

Le décor a changé, dehors il fait plus frais. Tapie dans le gazon, on dirait un paillasson. En arrière-plan, certainement, son copain le lapin. Elle chasse, elle frime. Moi, je me glace, je déprime. Sa nouvelle vie lui sied, nouvelle contrée, la liberté. Je cherche à lui plaire, je cherche de l’air, lui porte de l’attention mais crache mes poumons. Peu à peu c’est évident, notre pas de deux m’est altérant. « Mademoiselle, c’est allergique, mademoiselle, vous êtes asthmatique. ». Je m’éloigne à son approche, dans ses yeux naît un reproche. Porte fermée chaque soir, peu à peu meurt son espoir.

J’ai vingt ans et le studio d’étudiant. Parents en voyage, chat en ballottage. C’est la mienne, je peux bien la garder une semaine. Photo croquée d’un chat dépité. Elle guette à la fenêtre. Déplacée, enfermée, nous voilà dans vingt mètres carrés. Ce sera la dernière fois. Mon chaton rejoindra son gazon. Cherchant mon souffle dans un râle, je finirai à l’hôpital. « Quel inconscience, quelle insouciance ! Mademoiselle, c’est une maladie mortelle ! ». Allergique. Asthmatique. Privée de ronrons, privée de chaton.

Restent des images de ce chat pas sage. Et au bout de mon crayon, comme un genre de chanson.

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