lettre grenier plume

La lettre du grenier

(exercice d’écriture spontanée avec contrainte au démarrage)

Alban est monté au grenier et il a trouvé ces pages…

C’est une histoire un peu tortueuse, tu sais ? Je ne sais jamais par quoi commencer. Je voulais te raconter ma vie, toi que je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais. J’aime raconter ma vie, tu sais, mais je ne crois pas qu’elle intéresse. J’espère que toi, elle t’intéressera, qu’à petits pas de lecture tu plongeras dans ce passé inconnu et qu’il t’inspirera, ou, au moins, qu’il te fera passer un bon moment. Tu sais ce que c’est un bon moment ? C’est un moment où on vit des émotions.

Pas que de la joie, non, pas que ça. De l’émotion pure, n’importe laquelle, mais celle qui te prend aux tripes, qui te fait te sentir vivant. Celle où ton cœur bat, où tu sens le sang rugir dans tes veines, où tu es, toi, entier, présent, sans masque, sans limite, dans toute la puissance de ton étincelle de vie.

Bon. OK. Je ne prétends pas te faire ressentir ça en lisant mes mots. Je prétends te rappeler que ça existe et que c’est important. Et te partager mes instants de vie. Mes moments intenses. Ce qui a justifié que je sois. Ce qui a rempli durant des années un amoncellement de cellules pour qu’au-delà de la chimie, ce soit une magie.

Mais, je te l’ai dit, je ne sais pas par où commencer. Je ne sais pas qui tu es ni comment ces mots ont voyagé jusqu’à toi. Il n’y a pas de hasard. Ils sont là parce que tes yeux y sont aussi.

Te raconter ma vie, disais-je. Mon plus vieux souvenir ? Des rires. Des rires dirigés contre moi. Et ma honte. Pas la plus sympathique des émotions dont je te parlais. Les enfants sont parfois cruels dit-on. Je crois juste qu’ils sont sans filtre. Mais au-delà de ce souvenir, je me souviens, je ressens surtout la chaleur et la joie. La joie du vent dans mes cheveux, la caresse du soleil sur ma peau, le bonheur de courir, sauter, danser, de sentir mon corps vivre. C’est ce qui traverse ces années, le mouvement. Les cabanes sur canapé où je m’imaginais des mondes. Les sirènes dont je peuplais mes nages dans la mer. Les disques que je posais sur la platine pour aller m’inventer des chorégraphies et chanter à tue-tête… Mes souvenirs de joie sont peuplés de sable, d’océan, de soleil, d’animaux, de chevaux.

Ce n’est pas que je n’aimais pas les humains. Je me faisais croire que je m’en désintéressais. L’humain, c’était compliqué. Ça criait, ça se battait, ça injuriait, ça moquait, ça ordonnait, ça rejetait. Parfois aussi, c’était doux et joyeux. Je voulais que ça ne soit que doux et joyeux. J’avais peur au moindre éclat de voix. Je me suis voulue aussi indifférente qu’eux. Et, en fait, je l’étais. Indifférente à leurs jeux, à leur monde, trop éloigné du mien. Le mien était peuplé de créatures et d’humains inventés et j’y vivais. As-tu déjà ressenti ce décalage, cette difficulté à réintégrer ton corps, la réalité, quand tu franchis le portail de l’école, alors que tu sors à peine d’une histoire inventée ou lue ? Je ne faisais pas qu’imaginer, je lisais des tonnes d’arbres transformés en vies rêvées.

Le temps passe, je n’ai pas celui de t’écrire un roman aujourd’hui. J’ai suivi les chemins qu’on mettait sur ma route. J’ai laissé ma curiosité m’emmener par monts et par vaux. Je n’ai pas toujours été sage. Et j’ai appris qu’il ne fallait pas être sage, en fait. Alors ne le sois pas. Ça ne veut pas dire ne rien écouter et s’en foutre des autres. Ça veut dire choisir ce qui est juste, quoi qu’en pensent ceux qui jugent. Ne plus dépendre de leur jugement mais du tien. Et te faire confiance pour savoir la reconnaître, cette justesse.

Que maman te reproche tes quelques minutes de retard, ne valait-il pas l’émoi de cette lecture ?

4 réflexions sur “La lettre du grenier”

    1. Merci d’être passé par ici et d’y avoir laissé des mots.
      Comment ce commentaire m’a-t-il échappé pendant 6 mois ? Je ne sais… Mais j’ai d’autant plus de plaisir à le lire aujourd’hui !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Retour en haut