A malin, malin et demi

zebreJe ne le comprends pas toujours. Planté devant moi, il me toise de ses déjà un mètre soixante-seize et de toute la morgue de ses quinze ans. Où est passé le petit blondinet joueur et rieur qu’un bisou posé sur le bobo suffisait à consoler ? A sa place, voilà un rebelle qui, je cite, « ne veut faire que ce qu’il veut », « être libre », « aller où ça lui chante ». Parfois, je manque d’éclater de rire, à le voir tout dégingandé, avec ses panards disproportionnés, ses longs bras dont il ne sait que faire, l’ombre de moustache qui vieillit son visage encore enfantin et son air buté.
Mais ce soir je ne ris pas, je crie.

— Es-tu sûr de ne plus avoir cours après le 7 ? Sur le site j’ai vu le 17 !
— Tout le monde dit le 7…, me balance-t-il d’une voix nonchalante.
— Bon, j’appellerai le lycée pour vérifier, et s’il y a cours tu iras.
— Ah non ! Y’a plus de notes ! Le programme est fini, ça sert à rien…
— Maxence, s’il y a cours et des profs qui dispensent un savoir, tu y vas, dis-je d’un ton docte et péremptoire.
— Y’aura plus personne ! Je serai le seul ! Je m’en fous, j’irai au lycée mais je sécherai ! On va rien faire, on va regarder des films… J’irai pas.
— Si vous ne faites que jouer ou regarder des films, ok, tu n’y vas pas, mais sinon tu dois aller en cours.
— Je sécherai !

Notre échange est digne d’un « oui / non » d’enfants de maternelle et la colère monte de part et d’autre. Il est franc et direct, sans malice. Il ne veut pas y aller et l’affirme avec aplomb. Nous nous faisons face comme deux coqs dressés sur leurs ergots et aucun ne veut céder. Ses frères et sœur nous dévisagent, craintifs, ils connaissent nos caractères emportés, les éclats de voix et les portes qui claquent de nos, heureusement rares, disputes. Le regard dur, il me défie. Si j’étais plus calme, je lirais aisément dans ses yeux noisette et au pli de sa bouche que derrière le frondeur il y a encore le petit garçon qui a peur de mes réactions et doute de son action. Mais je suis hors de moi. Je ne supporte pas son insoumission et l’impuissance totale où je me trouve à le convaincre.

Que disons-nous maintenant ? Des broutilles… Son ton est rageur, le mien ne l’est guère moins. Je ne saisis pas comment un gamin aussi intelligent, qui a tant de facilité à apprendre, comprendre et avait une telle curiosité de tout, peut décider de se laisser aller à ce point-là. Ce n’est pas uniquement son entêtement à dire qu’il n’ira pas en cours, c’est toute cette année scolaire qui m’a énervée, le flegme avec lequel il a abordé le lycée, les devoirs non faits, les excuses bidons qu’il a inventées pour les heures qu’il a loupées par-ci, par-là ; surtout l’allemand et l’anglais, les langues, ce n’est pas son truc… Il a su maintenir une moyenne relativement correcte en ne fichant rien. Il a déconstruit le système scolaire et identifié ses failles, mais là où à mon époque j’avais décidé de les exploiter pour m’ouvrir toutes les portes possibles, lui en a tiré conclusion d’une inutilité crasse. Alors il passe ses heures à jouer, de jeux vidéo en jeux de rôles sur un forum. Dans la pyramide des besoins de Maslow, il a ajouté aux besoins physiologiques la connexion WiFi…

C’est sans doute pour ça que je me retrouve, je ne sais comment, le câble d’alimentation de son ordinateur dans une main, son smartphone dans l’autre. Sa chambre est à son image, en bazar, chaque chose posée là dans l’instant présent et n’en bougeant plus jusqu’au dimanche après-midi fatidique qui, tous les quinze jours, est la date butoir pour mettre un peu d’ordre. Il me tient tête vaillamment, rageusement, avec pour seuls arguments des « je m’en fous », « je sais pas » et toute une posture qui m’indique son rejet de ce que je représente à cette minute. Le smartphone s’envole par la fenêtre, la fureur a eu raison de moi.

A cet instant sa carapace se fissure un peu, je vois la fêlure, est-ce l’excès de mon geste qui le perturbe ? Non, c’est plutôt l’inquiétude pour son portable qui le déstabilise. Mais il se reprend vite, il ne cédera pas, ne montrera nulle faiblesse, attendra pour savoir si son tyran de poche a souffert de sa chute d’un premier étage. Pour ma part, je réalise l’ampleur prise par les évènements. Je pars chercher l’objet qui a subi mon ire, laissant les larmes apaiser cette dernière. Je vous rassure, le téléphone s’en est sorti indemne, lui.

Quelques grandes bouffées d’air plus tard, enfin calmée, je retrouve ce fils qui n’est plus un enfant mais pas encore un adulte et cherche sa place dans le monde. Sa rage, si semblable à la mienne, s’est aussi éteinte. Nous voici maladroits, contrits, empêtrés dans ces émotions contradictoires qu’il apprend à gérer et dont il voit bien, par mon exemple, qu’elles seront complexes à canaliser tout au long de la vie. La dispute libère une parole qui ne circulait plus entre nous. Où est-ce juste que pour une fois il n’a pas son casque vissé sur les oreilles ?! Je l’écoute me conter les difficultés de sa vie d’ado, combien il se sent malheureux, combien la planète va mal, que dans cinquante ans il n’y aura plus rien, qu’il ne veut pas les passer à bosser, que la vie ça ne sert à rien, que ce qu’il aime ce sont les moments avec les autres mais qu’il est trop timide, il ne sait pas aller vers eux, que, oui, il passe son temps à jouer des rôles dans des histoires sur des forums, et « oui, maman, je sais que c’est une fuite de la réalité, mais c’est que la réalité elle est nulle, tu vois… ». Je le connais assez bien pour savoir ce qu’il ne dit pas, la culpabilité qu’il s’inflige, l’autocritique qu’il va s’imposer mais qu’il ne me montrera pas, ignorant des moments où je l’entends à son insu marmonner ses « je suis nul » et autres « je suis trop con ». Mon ado cherche sa place dans ce monde, je cherche la mienne de parent.

Le lendemain, j’appelle le lycée. « Oui, les cours s’arrêtent le 7 juin». Tout ça pour ça.
Mais à 8h30, c’est le collège qui m’appelle :
« Bonjour Madame, votre fille ne s’est pas présentée en cours ce matin. »

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