Urgence scripturale

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Des heures. Cela fait des heures qu’elle bataille. Des jours en fait, mais le conflit était demeuré larvé, habilement esquivé dans l’enchaînement des tâches quotidiennes. C’est une confrontation insidieuse. Vu de l’extérieur, rien n’y parait. La scène se déroule dans une maison banale, sous le soleil de plomb d’un été caniculaire. En approchant, on est d’abord happé par les effluves de lavande du linge qui sèche au grand air du jardin, puis on s’immisce par la baie vitrée dans la fraîcheur relative d’un salon maintenu dans la pénombre. A l’angle, une porte grise s’ouvre sur le bureau. C’est ici qu’on la trouve, vêtue d’une robe estivale, la peau ourlée d’un léger voile de transpiration, les cheveux relevés, son regard noir fixé sur l’écran.

— Ce n’est pourtant pas difficile !
— Ta gueule.

Ce n’est pas dans ses habitudes d’être vulgaire, mais quitte à répondre à sa propre voix, qu’importe. Non, ce n’est pas difficile. Si, ça l’est. Ça l’est forcément, sinon pourquoi serait-elle là à débattre avec elle-même, à s’avérer incapable de prendre un stylo ou de déverser des mots à la suite du curseur, moqueur, qui clignote sur le fond blanc de son traitement texte ? Elle sait depuis des jours qu’elle a une nouvelle à écrire et à livrer, ses lecteurs attendent. Elle en connaît le thème mais rien ne lui est venu. Elle a savamment évité de se pencher sur la question jusqu’à ce matin, jour prévu de publication. Elle lutte depuis son réveil.

Le combat a commencé sans qu’elle y prenne garde par le petit déjeuner, les tâches quotidiennes à accomplir, comme autant de prétextes pour ne pas s’y mettre. Et puis, aller, elle pouvait bien s’octroyer une petit pause lecture en ce beau dimanche. Encore un chapitre, juste un ! Ah et… Impossible d’arrêter là, le suspens était trop grand, elle poserait le livre au prochain changement d’action ! Quelques heures étaient ainsi passées aisément, jusqu’à l’échappatoire suivante : le déjeuner. Ensuite, il y eut les appels téléphoniques de l’une ou de l’autre, un mail habilement considéré comme « urgent » à traiter. Mais peu à peu le malaise s’intensifiait, la petite aiguille des heures devenait implacable et l’échéance inéluctable. Le stress montait en vagues successives. Alors, elle a quitté les dérivatifs et s’est installée au bureau. On l’y trouve en ce début de soirée, figée, balançant entre trouver une nouvelle esquive et la nécessité de s’y atteler là tout de suite, pour espérer dormir cette nuit. Et le concert commence.

Il y a toutes les excuses fallacieuses qui s’invitent :
— Mais bien sûr que tu n’as pas le temps d’écrire ! Comment pourrais-tu ? Tu as accepté un changement dans ton poste qui t’assomme de travail, la personne censée t’épauler n’est pas encore nommée… Avec les journées que tu te tapes tu es trop fatiguée le soir !
— Tu conviendras que ce n’était pas le moment de se lancer dans l’achat d’une maison. Je sais que tu en es ravie mais tu as beau dire, c’est chronophage…
— Et puis regarde tout le temps que tu dois passer à gérer les locations des appartements !
— Quelle idée aussi d’avoir ajouté une formation d’orthographe et grammaire en parallèle…
— Ça ne m’étonne pas que tu n’aies pas le temps, comment veux-tu faire avec une famille recomposée de quatre ados, même à mi-temps ?
— Faut bien que tu profites un minimum de l’été, tu ne socialises déjà pas assez…
— Ce bouquin est trop bon, va lire plutôt qu’écrire !

A ces voix qui cherchent à la rassurer, la convaincre que c’est normal, vient se joindre l’autre, celle qui juge :
— De toutes façons tu n’as aucune discipline, t’as jamais été fichue de t’y mettre. Ça fait des années que tu me bassines avec ton envie d’écrire, d’être un écrivain, d’être lue, publiée. Si tu le voulais vraiment, tu ne crois pas que depuis le temps ce serait fait ? Si tu te décidais enfin à comprendre que tu en es juste incapable ?

Elles se heurtent, tournent tel un cyclone dans sa tête, étouffant les velléités du début d’histoire qu’elle avait envisagé il y a quelques jours et essayé de structurer en vain, ne trouvant pas de chute, ne prenant pas le temps de se poser pour tenter d’écrire. Mort-née, l’histoire se fait balayer par le mélange d’invectives, d’alibis, de tentatives de se rassurer, de s’obliger à s’y mettre ou de tout envoyer paître qui débattent sous son crâne. Elle n’en peut plus de ce débat stérile qui annihile tout espoir. Incapable cette fois de faire taire les voix, elle ouvre la page blanche et choisit de les laisser parler. De laisser ce maelström s’exprimer, plutôt que d’abandonner. Ce sera peut-être déstructuré, sans doute sans intérêt et certainement trop intime. Mais c’est le seul moyen qu’elle trouve de franchir, ou du moins de contourner, l’obstacle, à défaut de le comprendre et de le dissoudre. Ces doigts s’agitent sur le clavier, les phrases se forment et le sourire naît sur ses lèvres. Comment peut-il être si difficile de s’atteler à l’écriture alors que l’instant est si bon quand elle y est enfin, quel que soit le résultat ? Voilà que plus rien n’existe que la joie d’aligner des mots. Les voix ont disparu, noyées par le flot vigoureux de phrases qui viennent se dire.

Une autre nouvelle doit être écrite pour dans une semaine. Cette fois ci, c’est promis, elle s’y mettra plus tôt, cette fois ci elle fera des séances régulières, quotidiennes d’écriture, cette fois ci elle va y arriver, c’est sûr ! Du moins… Elle l’espère. Car c’est déjà ce qu’elle s’était dit pour la dernière, et… pour l’avant-dernière, et pour toutes celles d’avant. Les voix auront à nouveau leur heure.

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