Un frère de rêve

Jumeaux

Octobre 1992
Bonjour Charlie,

Je demeure dans ce pesant silence, sans nouvelles de toi. Comment une sœur peut-elle vivre l’absence d’un frère, jumeau de surcroît ?
Quelle chance ont les copains d’être restés là-bas ! Moi, je suis arrivée en France et je souffre du froid. Les parents s’engueulent tout le temps, je n’en peux plus. Je ne les supporte plus. J’ai pris possession de la marche d’escalier, celle juste avant qu’il ne tourne, de là je les entends et ils ne me voient pas. C’est ça ma vie maintenant : grelotter, écouter des éclats de voix, aller dans un lycée où on me bat froid. Je voudrais tant que tu sois là, je me sentirais moins seule avec toi.
Je m’interroge. Est-ce que la rentrée à mon cher lycée dakarois s’est bien passée ? Y a-t-il des nouveaux ? Daniel a-t-il demandé de mes nouvelles ? Ici, il y a bien un ou deux garçons mignons et sympas, mais aucun ne lui arrive à la cheville. Je pense bien que tu ne comprendrais pas ce que je lui trouve, qu’importe, moi je rêve de lui et ça m’aide. Je suis partie sans lui dire au revoir, on s’est loupé le dernier jour. Il m’avait promis qu’on se verrait mais je suis passée l’après-midi, il était venu le matin. Je le crois, on se retrouvera.

J’aimerais entendre le son de ta voix,
Sarah.

Janvier 1993
Hello Mister Charlie,

Je suis venue une semaine en décembre, le plus beau (et inattendu) cadeau de Noël de ma vie ! Pas de traces de toi. Certaines choses ne changent pas…
J’ai revu tout le monde, ou presque, Daniel n’était pas là, rentré en France pour les fêtes, quelle ironie ! Avec Lucie, ce fut une joie de nous retrouver, on a fait des super soirées. On s’est fait choper par les parents à faire du stop et pris un bon savon, mais ils m’ont quand même laissée être hébergée chez elle jusqu’à la fin. C’était bon de rentrer à la maison. Le retour ici n’en est que plus rude. Fichue campagne bourguignonne, belle mais gelée. J’ai l’impression parfois d’avoir froid jusque dans mes os, le brouillard me glace et le ciel gris est lugubre. En plus, ici, il fait nuit quand je pars, il fait nuit quand je rentre, à croire ne jamais voir le jour. Je suis tout le temps malade et droguée aux antibiotiques. Je n’aime pas le médecin du village, notre toubib me manque. Les parents continuent de se déchirer, le changement de vie ne leur réussit pas plus qu’à moi.

Mais le pire, ce que j’ai tant de mal à écrire, le voilà : Lucie a passé mon « bonjour » à Daniel, lui disant que j’étais venue quand il n’était pas là. Elle m’a dit qu’il a ri. C’est tout moi ça, parce qu’il a été gentil avec moi je l’ai cru différent, mais non, comme les autres, il n’a fait que se moquer de moi. De toute façon, je ne le reverrai pas.

Tu sais ça fait trop mal tout ça, tout est trop loin, je ne veux plus jamais m’attacher, je ne veux plus jamais souffrir comme je souffre depuis des mois.

Est-ce qu’un jour tu me répondras ?
Ta sister, Sarah.

Juin 1993
Grand absent,

Je ne t’écris pas souvent, je sais, mais je te parle dans mes rêves. Tu n’y réponds, bien sûr, pas plus qu’à mes lettres.
J’ai survécu à l’année scolaire et à l’hiver. Je me suis fait une copine, elle m’a présenté ses potes. Le soleil est arrivé. La chaleur tarde, mais qu’est-ce que ça fait du bien de voir du ciel bleu et de n’avoir qu’une seule couche de vêtements ! Je suis sortie avec un garçon finalement, mais ça n’a duré que trois semaines, rien à nous dire et puis… Je pense toujours à Daniel. Incorrigible. Je vais passer une partie des vacances avec Lucie, qui rentre dans le Limousin pour l’été, elle va pouvoir me raconter tout ce que j’ai raté. Mais je ne pourrai pas lui parler de lui, même si j’en crève d’envie : elle ne l’apprécie pas et elle se foutrait de moi. Je ne lui dirai donc rien de lui, pas plus que de toi.

Il y aurait tant à te dire, mais tu n’es pas là.
Sœurette.

Septembre 93
Charlie,

Je t’épargne le couplet sur l’absence de retour à mes mots, tu le connais par cœur.
Je persiste à t’écrire parfois, même si la majorité du temps je soliloque les histoires que je souhaite te raconter. T’imaginer auprès de moi est un palliatif insuffisant mais nécessaire, à défaut de t’avoir en chair et en os. Entre ça et mes rêveries de Daniel, je comble tant bien que mal le vide immense qui est creusé dans mon cœur.
Quel beau mois de juillet j’ai passé avec Lucie ! Plus étonnant, j’ai aimé août, j’étais invitée à certaines soirées et sorties avec le groupe de potes dont je t’ai parlé et m’y suis sentie bien. Trop bien. J’ai peur de m’attacher. Et quand ils me rejetteront, j’aurai trop mal. Alors, depuis la rentrée, je me suis mise à les éviter. Je crois qu’ils ne comprennent pas trop, mais ils ne sont pas venus m’en parler. Il y a le bac à la fin de l’année, peut-être que si je l’ai les parents m’offriront un séjour dans notre pays natal. Je sais bien que tu n’y seras toujours pas.

Tu manques, si tu savais.
Sarah.

Décembre 93
Mon frère,

J’aurais aimé connaître tes avis, entendre tes conseils avisés, discuter avec toi jusqu’à des heures avancées.
J’ai bien coupé les ponts avec le groupe de l’été dernier, mais j’en ai rencontré un autre. Quand j’ai senti que je m’attachais, j’ai essayé de m’éloigner, mais ceux-là ils m’ont rattrapée, ils ne m’ont pas laissée fuir. Me voilà intégrée, je ne suis pas habituée ! Il fait toujours gris et froid, mais je ris à nouveau. C’est bon de rire.

Je suis amoureuse.

J’aurais voulu que tu le connaisses. Il me hante jour et nuit, mais lui il est présent et il est réel, pas comme Daniel ou toi. Je peux toucher sa peau, entendre le son de sa voix, marcher main dans la main à ses côtés dans la cour. Tu n’as jamais été là, dans aucune cour, pour défendre ta tendre sœur. Tu n’y es pour rien, les parents non plus, c’est comme ça.

Ce sera ma dernière lettre. Je sais bien que tu n’existes plus, que je suis née, vivante, et toi, pas. T’écrire au long de cette année m’a fait du bien, et tu resteras là, quoi qu’il en soit.
Ta sœur qui t’aime.

A malin, malin et demi

zebreJe ne le comprends pas toujours. Planté devant moi, il me toise de ses déjà un mètre soixante-seize et de toute la morgue de ses quinze ans. Où est passé le petit blondinet joueur et rieur qu’un bisou posé sur le bobo suffisait à consoler ? A sa place, voilà un rebelle qui, je cite, « ne veut faire que ce qu’il veut », « être libre », « aller où ça lui chante ». Parfois, je manque d’éclater de rire, à le voir tout dégingandé, avec ses panards disproportionnés, ses longs bras dont il ne sait que faire, l’ombre de moustache qui vieillit son visage encore enfantin et son air buté.
Mais ce soir je ne ris pas, je crie.

— Es-tu sûr de ne plus avoir cours après le 7 ? Sur le site j’ai vu le 17 !
— Tout le monde dit le 7…, me balance-t-il d’une voix nonchalante.
— Bon, j’appellerai le lycée pour vérifier, et s’il y a cours tu iras.
— Ah non ! Y’a plus de notes ! Le programme est fini, ça sert à rien…
— Maxence, s’il y a cours et des profs qui dispensent un savoir, tu y vas, dis-je d’un ton docte et péremptoire.
— Y’aura plus personne ! Je serai le seul ! Je m’en fous, j’irai au lycée mais je sécherai ! On va rien faire, on va regarder des films… J’irai pas.
— Si vous ne faites que jouer ou regarder des films, ok, tu n’y vas pas, mais sinon tu dois aller en cours.
— Je sécherai !

Notre échange est digne d’un « oui / non » d’enfants de maternelle et la colère monte de part et d’autre. Il est franc et direct, sans malice. Il ne veut pas y aller et l’affirme avec aplomb. Nous nous faisons face comme deux coqs dressés sur leurs ergots et aucun ne veut céder. Ses frères et sœur nous dévisagent, craintifs, ils connaissent nos caractères emportés, les éclats de voix et les portes qui claquent de nos, heureusement rares, disputes. Le regard dur, il me défie. Si j’étais plus calme, je lirais aisément dans ses yeux noisette et au pli de sa bouche que derrière le frondeur il y a encore le petit garçon qui a peur de mes réactions et doute de son action. Mais je suis hors de moi. Je ne supporte pas son insoumission et l’impuissance totale où je me trouve à le convaincre.

Que disons-nous maintenant ? Des broutilles… Son ton est rageur, le mien ne l’est guère moins. Je ne saisis pas comment un gamin aussi intelligent, qui a tant de facilité à apprendre, comprendre et avait une telle curiosité de tout, peut décider de se laisser aller à ce point-là. Ce n’est pas uniquement son entêtement à dire qu’il n’ira pas en cours, c’est toute cette année scolaire qui m’a énervée, le flegme avec lequel il a abordé le lycée, les devoirs non faits, les excuses bidons qu’il a inventées pour les heures qu’il a loupées par-ci, par-là ; surtout l’allemand et l’anglais, les langues, ce n’est pas son truc… Il a su maintenir une moyenne relativement correcte en ne fichant rien. Il a déconstruit le système scolaire et identifié ses failles, mais là où à mon époque j’avais décidé de les exploiter pour m’ouvrir toutes les portes possibles, lui en a tiré conclusion d’une inutilité crasse. Alors il passe ses heures à jouer, de jeux vidéo en jeux de rôles sur un forum. Dans la pyramide des besoins de Maslow, il a ajouté aux besoins physiologiques la connexion WiFi…

C’est sans doute pour ça que je me retrouve, je ne sais comment, le câble d’alimentation de son ordinateur dans une main, son smartphone dans l’autre. Sa chambre est à son image, en bazar, chaque chose posée là dans l’instant présent et n’en bougeant plus jusqu’au dimanche après-midi fatidique qui, tous les quinze jours, est la date butoir pour mettre un peu d’ordre. Il me tient tête vaillamment, rageusement, avec pour seuls arguments des « je m’en fous », « je sais pas » et toute une posture qui m’indique son rejet de ce que je représente à cette minute. Le smartphone s’envole par la fenêtre, la fureur a eu raison de moi.

A cet instant sa carapace se fissure un peu, je vois la fêlure, est-ce l’excès de mon geste qui le perturbe ? Non, c’est plutôt l’inquiétude pour son portable qui le déstabilise. Mais il se reprend vite, il ne cédera pas, ne montrera nulle faiblesse, attendra pour savoir si son tyran de poche a souffert de sa chute d’un premier étage. Pour ma part, je réalise l’ampleur prise par les évènements. Je pars chercher l’objet qui a subi mon ire, laissant les larmes apaiser cette dernière. Je vous rassure, le téléphone s’en est sorti indemne, lui.

Quelques grandes bouffées d’air plus tard, enfin calmée, je retrouve ce fils qui n’est plus un enfant mais pas encore un adulte et cherche sa place dans le monde. Sa rage, si semblable à la mienne, s’est aussi éteinte. Nous voici maladroits, contrits, empêtrés dans ces émotions contradictoires qu’il apprend à gérer et dont il voit bien, par mon exemple, qu’elles seront complexes à canaliser tout au long de la vie. La dispute libère une parole qui ne circulait plus entre nous. Où est-ce juste que pour une fois il n’a pas son casque vissé sur les oreilles ?! Je l’écoute me conter les difficultés de sa vie d’ado, combien il se sent malheureux, combien la planète va mal, que dans cinquante ans il n’y aura plus rien, qu’il ne veut pas les passer à bosser, que la vie ça ne sert à rien, que ce qu’il aime ce sont les moments avec les autres mais qu’il est trop timide, il ne sait pas aller vers eux, que, oui, il passe son temps à jouer des rôles dans des histoires sur des forums, et « oui, maman, je sais que c’est une fuite de la réalité, mais c’est que la réalité elle est nulle, tu vois… ». Je le connais assez bien pour savoir ce qu’il ne dit pas, la culpabilité qu’il s’inflige, l’autocritique qu’il va s’imposer mais qu’il ne me montrera pas, ignorant des moments où je l’entends à son insu marmonner ses « je suis nul » et autres « je suis trop con ». Mon ado cherche sa place dans ce monde, je cherche la mienne de parent.

Le lendemain, j’appelle le lycée. « Oui, les cours s’arrêtent le 7 juin». Tout ça pour ça.
Mais à 8h30, c’est le collège qui m’appelle :
« Bonjour Madame, votre fille ne s’est pas présentée en cours ce matin. »

Urgence scripturale

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Des heures. Cela fait des heures qu’elle bataille. Des jours en fait, mais le conflit était demeuré larvé, habilement esquivé dans l’enchaînement des tâches quotidiennes. C’est une confrontation insidieuse. Vu de l’extérieur, rien n’y parait. La scène se déroule dans une maison banale, sous le soleil de plomb d’un été caniculaire. En approchant, on est d’abord happé par les effluves de lavande du linge qui sèche au grand air du jardin, puis on s’immisce par la baie vitrée dans la fraîcheur relative d’un salon maintenu dans la pénombre. A l’angle, une porte grise s’ouvre sur le bureau. C’est ici qu’on la trouve, vêtue d’une robe estivale, la peau ourlée d’un léger voile de transpiration, les cheveux relevés, son regard noir fixé sur l’écran.

— Ce n’est pourtant pas difficile !
— Ta gueule.

Ce n’est pas dans ses habitudes d’être vulgaire, mais quitte à répondre à sa propre voix, qu’importe. Non, ce n’est pas difficile. Si, ça l’est. Ça l’est forcément, sinon pourquoi serait-elle là à débattre avec elle-même, à s’avérer incapable de prendre un stylo ou de déverser des mots à la suite du curseur, moqueur, qui clignote sur le fond blanc de son traitement texte ? Elle sait depuis des jours qu’elle a une nouvelle à écrire et à livrer, ses lecteurs attendent. Elle en connaît le thème mais rien ne lui est venu. Elle a savamment évité de se pencher sur la question jusqu’à ce matin, jour prévu de publication. Elle lutte depuis son réveil.

Le combat a commencé sans qu’elle y prenne garde par le petit déjeuner, les tâches quotidiennes à accomplir, comme autant de prétextes pour ne pas s’y mettre. Et puis, aller, elle pouvait bien s’octroyer une petit pause lecture en ce beau dimanche. Encore un chapitre, juste un ! Ah et… Impossible d’arrêter là, le suspens était trop grand, elle poserait le livre au prochain changement d’action ! Quelques heures étaient ainsi passées aisément, jusqu’à l’échappatoire suivante : le déjeuner. Ensuite, il y eut les appels téléphoniques de l’une ou de l’autre, un mail habilement considéré comme « urgent » à traiter. Mais peu à peu le malaise s’intensifiait, la petite aiguille des heures devenait implacable et l’échéance inéluctable. Le stress montait en vagues successives. Alors, elle a quitté les dérivatifs et s’est installée au bureau. On l’y trouve en ce début de soirée, figée, balançant entre trouver une nouvelle esquive et la nécessité de s’y atteler là tout de suite, pour espérer dormir cette nuit. Et le concert commence.

Il y a toutes les excuses fallacieuses qui s’invitent :
— Mais bien sûr que tu n’as pas le temps d’écrire ! Comment pourrais-tu ? Tu as accepté un changement dans ton poste qui t’assomme de travail, la personne censée t’épauler n’est pas encore nommée… Avec les journées que tu te tapes tu es trop fatiguée le soir !
— Tu conviendras que ce n’était pas le moment de se lancer dans l’achat d’une maison. Je sais que tu en es ravie mais tu as beau dire, c’est chronophage…
— Et puis regarde tout le temps que tu dois passer à gérer les locations des appartements !
— Quelle idée aussi d’avoir ajouté une formation d’orthographe et grammaire en parallèle…
— Ça ne m’étonne pas que tu n’aies pas le temps, comment veux-tu faire avec une famille recomposée de quatre ados, même à mi-temps ?
— Faut bien que tu profites un minimum de l’été, tu ne socialises déjà pas assez…
— Ce bouquin est trop bon, va lire plutôt qu’écrire !

A ces voix qui cherchent à la rassurer, la convaincre que c’est normal, vient se joindre l’autre, celle qui juge :
— De toutes façons tu n’as aucune discipline, t’as jamais été fichue de t’y mettre. Ça fait des années que tu me bassines avec ton envie d’écrire, d’être un écrivain, d’être lue, publiée. Si tu le voulais vraiment, tu ne crois pas que depuis le temps ce serait fait ? Si tu te décidais enfin à comprendre que tu en es juste incapable ?

Elles se heurtent, tournent tel un cyclone dans sa tête, étouffant les velléités du début d’histoire qu’elle avait envisagé il y a quelques jours et essayé de structurer en vain, ne trouvant pas de chute, ne prenant pas le temps de se poser pour tenter d’écrire. Mort-née, l’histoire se fait balayer par le mélange d’invectives, d’alibis, de tentatives de se rassurer, de s’obliger à s’y mettre ou de tout envoyer paître qui débattent sous son crâne. Elle n’en peut plus de ce débat stérile qui annihile tout espoir. Incapable cette fois de faire taire les voix, elle ouvre la page blanche et choisit de les laisser parler. De laisser ce maelström s’exprimer, plutôt que d’abandonner. Ce sera peut-être déstructuré, sans doute sans intérêt et certainement trop intime. Mais c’est le seul moyen qu’elle trouve de franchir, ou du moins de contourner, l’obstacle, à défaut de le comprendre et de le dissoudre. Ces doigts s’agitent sur le clavier, les phrases se forment et le sourire naît sur ses lèvres. Comment peut-il être si difficile de s’atteler à l’écriture alors que l’instant est si bon quand elle y est enfin, quel que soit le résultat ? Voilà que plus rien n’existe que la joie d’aligner des mots. Les voix ont disparu, noyées par le flot vigoureux de phrases qui viennent se dire.

Une autre nouvelle doit être écrite pour dans une semaine. Cette fois ci, c’est promis, elle s’y mettra plus tôt, cette fois ci elle fera des séances régulières, quotidiennes d’écriture, cette fois ci elle va y arriver, c’est sûr ! Du moins… Elle l’espère. Car c’est déjà ce qu’elle s’était dit pour la dernière, et… pour l’avant-dernière, et pour toutes celles d’avant. Les voix auront à nouveau leur heure.

Tu n’immortaliseras point

La messe est dite. Sur la photo, je suis un bébé. Joufflue. Cinq mois. Ce qui interpelle le regard c’est ce blanc éclatant qui tranche sur le noir de ma couche. Le noir ? A bien y regarder, c’est sans doute un canapé vert foncé. Un vieux meuble moelleux où s’apaiser après une rude journée, ou une de ces carnes illusoires dont les coussins tentants s’avèrent durs comme pierre, je ne sais. En bas, dans le coin, infime, la touche de rouge d’un sac de cuir. Laissé là par ma mère ? Ou par un diablotin désireux de rappeler que la pureté n’est pas l’unique facette de l’humain, quoiqu’en dise l’immaculée blancheur de ma robe baptismale ? Je ne sais. Ma famille a choisi de me faire devenir enfant de Dieu. Je n’en ai, bien sûr, aucun souvenir, juste une photo d’un bébé, cool, dormant du sommeil du juste, totalement indifférent aux simagrées des adultes, à la gourmette en or que l’on aperçoit à l’un de ses poignets, à la dentelle qui l’habille. Me voilà chrétienne, dormant ma main droite grande ouverte et posée sur ma bouche, paume face à l’objectif, comme détentrice d’un secret que je ne confierai jamais. Mes traits paisibles se distinguent mal sur ce cliché de soixante-dix-sept, on n’en retient que ce halo lumineux intense dégagé par la rencontre du flash avec le tissu, qui me fait comme une auréole.

La messe est dite. Sur la photo, du blanc. Le blanc de la chasuble du prêtre, celui des tenues que nous portons, communiants alignés sur les bancs de l’église dans la ferveur d’un chant liturgique. Me voilà debout, seule blondinette dans une nuée de visage noirs, concentrée dans mon chant au premier rang. Le premier rang, celui où encore maintenant je m’installe volontiers, celui où l’on voit et entend mieux, où je traînerai mes guêtres de lycéenne, d’étudiante, de professionnelle aux cours et conférences qui m’intéresseront, faisant fi de ceux qui verront je ne sais quelle manœuvre là où il n’y aura qu’intérêt et pragmatisme. M’y voilà donc, les mains sagement posées sur le pupitre, les billes noires de mes yeux tranchants avec le blond très clair de mes cheveux, toute à mon chant dans la fraîcheur de la bâtisse dépouillée. Le bois sombre des bancs et des croix, les visages obscurs des enfants sénégalais dont on ne distingue pas les traits, les rayons bruts du soleil qui tombent des fenêtres et rencontrent nos robes immaculées. C’est notre cérémonie, nous confirmons vouloir être des enfants de Dieu dans ce contraste étrange d’ombre et de lumière.

La messe est dite. Des photos, il y en a à la pelle. Il faut dire qu’aujourd’hui elles sont numériques, alors on en prend plein, on les stocke dans des disques durs et on les oublie. L’instantané unique d’un moment choisi de notre enfance n’existe plus, remplacé par des dizaines de prises qu’on ne trie jamais. J’ai donc le choix. J’aurais pu prendre la traditionnelle sur le perron de l’église, celle avec les pétales de roses qui retombent joliment, avec cet homme fraîchement marié en costume gris perle qui embrasse une jeune femme en dentelle blanche, oui, c’est bien nous. Ou encore, cette autre que j’adore, celle où on a tous les deux une tête d’ahuri, qui me fait sourire à tous les coups. Mais en fait celle qui vient c’est la mal cadrée, prise sur le vif, celle où plus personne n’existe que mon père et moi, où on le voit en arrière-plan, fier comme Artaban, et où, tournée vers lui, rayonnante, je n’expose que mon profil. Un profil magnifié d’un sourire et d’un regard aimant comme peu de mes photos en montrent. Car avant d’être une enfant de Dieu, je suis celle d’un homme et d’une femme. A qui je ne sais pas dire ce que mes yeux expriment pourtant. Sur ce cliché, il n’y a que lumière.

Ma messe n’est pas encore dite. Il n’y a pas de photo. Ce n’est pas uniquement que ça n’a pas encore eu lieu, c’est que dans cette religion catholique dans laquelle j’ai grandi on photographie les baptêmes, les communions, les mariages, mais pas les enterrements. Alors, je me risque à l’imaginer, à quoi ressemblerait-elle ? Bien évidemment je ne serais pas dessus, trop macabre. Alors, le cercueil ? Quel intérêt à photographier une caisse en bois ? Fût-elle de belle facture, bien ouvragée… Sans doute, il n’y aura pas de cliché de ce jour-là, mais on y ressortira mes anciens. S’il vous plait, outre les trois suscitées et toutes celles que j’ai omises, pensez à celle des deux ahuris ! Et puis, aller, oubliez les photos, ce sont vos visages qui défilent devant mes yeux et les moments que nous avons partagés, photographiés ou non. Je me demande quelle image vous garderez de moi tout autant finalement que je m’interroge sur quel souvenir je veux laisser au monde. Et je pense à ces portraits anciens dont personne ne sait plus qui ils représentent, que l’on trouve dans nos greniers, visages immortalisés tombés dans l’oubli : que l’on ait choisi l’obscurité ou la lumière, celle-ci un jour où l’autre ne se reflétera plus sur nos robes blanches.

Ma promenade en folie

Image courtesy of Best of Cinque TerreJe ne sais pas pourquoi je cours. Ils courent avec moi, savent-ils pourquoi ? Nos pas martèlent le bitume, la rue s’étire devant nous, infinie, dans le halo des réverbères, et nous filons, sans destination. Nous fuyons.

C’était pourtant l’un de mes beaux endroits, le lieu idéal pour se réunir en ce jour de fête. La fraîcheur de la nuit tombée, après une de ces journées d’été qui s’étirent sous un soleil solitaire, venait soulager le corps échauffé d’un jeune homme. Il avait investi la terrasse de mon Hard Rock Café, posé son jean sur ses chaises crème, joué avec la lumière rouge de l’enseigne lumineuse se mirant sur le marbré de la table. Il sentait encore sur ses papilles le goût caramélisé des oignons de son burger et gardait les narines pleines de la légère odeur de friture qui flottait dans l’air, mêlée à celle de la fumée et à la fragrance soufrée des pétards.

Je détale, entouré de panique. Je ne vois plus rien, rien que des corps qui s’agitent. Mes oreilles n’entendent que hurlements humains et chocs de semelles.

Ceux qui m’observaient du large distinguaient d’abord deux masses sombres : celle des flots, calmes, irisés des reflets des lampadaires, surplombée de la forme grise, mouvante, de la foule. Ils n’entendaient que le bruit du ressac à peine troublé par la rumeur des conversations. En arrière-plan, les palmiers se balançaient nonchalamment, leurs rames posées comme autant de touches vertes qu’un impressionniste aurait jetées sur moi, moi que l’on voyait le mieux, illuminée, entièrement tournée vers la mer, immuable dans mon alternance de façades ivoire ajourées et de rangées mornes de balcons anonymes ; nullement troublée par les bipèdes qui me foulaient et l’énième explosion de couleurs devant laquelle ils s’esbaudissaient. Des feux d’artifice, j’en avais vu d’autres.

J’ai cru entendre un pétard, puis j’ai vu tous ces visages courir vers moi, j’ai fait comme eux. J’ai peur. Mais je ne sais pas de quoi je dois avoir peur. Est-ce du sang sur ce visage ?

Le tonnerre des applaudissements, l’intensité des émotions partagées s’étaient éteints. Chacun et chacune se dirigeait vers son lieu : le chariot de glaces du vendeur ambulant aux roues rouillées par les embruns ; les scènes assemblées, bardées de métal, éphémères, où un groupe avait entamé son concert ; la rue obscure où attendait, en double file, la voiture ; la plage aux galets polis, réfractaires aux pieds nus. Ma promenade était noire de monde, un monde disparate qui se mettait en mouvement et investissait peu à peu les cafés, les ruelles, les bars de bord de mer, les rassemblements festifs disséminés sur ma devanture…

Un homme a fendu la foule, en une course folle, renversant comme des quilles des promeneurs en liesse.

Quelqu’un crie qu’il y a eu des coups de feu. Où ? Je ne sais pas où aller ! Je dois suivre le flot, si je m’arrête, ils vont me marcher dessus. Mais que se passe-t-il ?

Ce furent d’abord les cris qui alertèrent. Ce n’était plus le son des exclamations ébahies des enfants, mais celui de la peur, primale, de la douleur, fulgurante, de l’horreur, incompréhensible. Par-dessus le brouhaha des conversations, couvrant les musiques variées qui venaient s’entrechoquer, étouffant le bruit de milliers de pas, les hurlements fusaient et un moteur grondait. L’odeur métallique du sang venait se mêler à celle des barbes à papa. La rue se métamorphosait, les fenêtres ouvertes sur la fête se fermaient, des lumières s’éteignaient et la foule se mettait en branle. Interloqués, des spectateurs lointains s’interrogeaient, quel était ce mouvement ? Que devaient-ils faire ?

Hey, que faites-vous ? Doucement ! Ne bousculez pas, nous entrons ! Voilà, là, dans ce coin, je peux me terrer. Et si on nous trouvait ? Éteignez ces lampes ! Mais bon sang, qu’est-ce qui se passe ?!

Des détonations ont retenti. Les gens ont continué de courir, mus par la panique. Certains se sont jetés à l’eau cherchant de toutes leurs forces à fuir la civilisation qui sombrait dans le chaos. Il a fallu longtemps avant que le calme ne reprenne ses droits.

Seul un ballet de gyrophares illumine maintenant de couleurs et de sons ma promenade désertée. La masse humaine s’est dispersée, voilà que restent sur l’asphalte des formes cachées sous des tissus blancs. Autant de tâches claires sur fond gris, disséminées au hasard, immobiles, anonymes, absurdes. Les palmiers se balancent nonchalamment. Les lumières aux façades se sont progressivement éteintes. La nuit pourrait presque ressembler à une autre nuit. Presque.

Depuis combien de temps sommes-nous là, cachés, silencieux, à guetter ce qui se passe dehors ? Une éternité. Ils veulent qu’on sorte les bras en l’air. J’ai bien entendu les sirènes, mais elles sont loin maintenant. J’ai encore peur. Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Et je ne sais toujours pas pourquoi.

Les rues se sont vidées, seuls des pas militaires martèlent mon bitume. Glacée de terreur et de cris, je saigne.

Nice, 14 Juillet 2016.