Analyse d’une chanson Comment ça va ?

Lynda LemayAprès un précédent article porteur de nouveaux éléments de théorie musicale, j’ai eu envie de vous proposer une nouvelle analyse de chanson. J’ai choisi aujourd’hui « Comment ça va ? » de Lynda Lemay.

Je connais peu  Lynda Lemay mais les chansons que j’ai découvertes d’elle me touchent d’une étrange façon. Elles contrastent avec celles que j’ai l’habitude d’écouter ou celles que j’ai choisies jusqu’à présent pour mes articles. Comment vous expliquer ? C’est une histoire de proximité, je dirais, mais c’est difficile à dire.

Lisez plutôt le texte…

Comment ça va ? Tu parles d’une question !
Regarde moi, perdue dans mes saisons
Y a des tempêtes, partout dans ma maison
Y a des fenêtres mais y a plus d’horizon

Comment ça va ? Tu parles d’une question !
La vie s’en va, et moi je tourne en rond
Je ne sais plus, ce que je lègue à mes filles
Je suis perdue, dans mes éclats de famille

Je fais des choix et je choisis l’erreur
Ca s’effaçe pas, c’est pas de la bonne couleur
Je suis tachée, par mille et un vieux drame
J’ai beau pleurer, mais ça résiste aux larmes

Comment ça va ? mais tu vas te la fermer
Y a des dégats, que je peux pas ramasser
Je vois des éclairs, je prends ça pour du soleil
Puis c’est le tonnerre après qui me réveille

Moi qui me croyais, plus forte que la moyenne
Moi qui passais, la moppe sur les peines
De tout un monde, que je disais comprendre
Voilà que j’ai honte, je me sens incompétente

Il fut un temps, j’étais de bons conseils
Et maintenant, j’ai besoin d’une oreille
Qui avalerait, le grand méli-mélo
De ces regrets, que j’avoue à demi mots

Comment ça va ? D’accord tu veux le savoir
Ben ça va pas, je me perds dans mon histoire
Je sais plus quoi faire, pour sauver ma famille
Pour être une mère, solide pour mes filles

Je les console, je les entends souffrir
Je voudrais retenir, tout ce qui dégringole
Leurs peines débordent, de mes bras trop petits
Je les couve, je les borde, mais je pense pas que ca suffise

Comment ça va ? J’ose plus leur demander
Y a pas de joie, à voir maman pleurer
Non ça va pas, j’en suis si désolée
Je fais tant de faux pas, que j’ai du mal à marcher

Ca veut pas dire, que dans un mois ou deux
Je vais pas courir, je vous jure qu’on sera heureux
La vie c’est ça, c’est pas un conte de fée
Mais ça ira, oui ça va bien aller.

Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas envie de le découper en petits bouts pour identifier les champs lexicaux et la manière dont ceux-ci s’organisent entre eux. Je reçois ce texte comme une confidence faite de mots « de tous les jours », porteuse, par sa simplicité et la manière directe dont elle est exprimée, d’une forte émotion entre détresse et colère.

Pour moi, il s’agit un texte très efficace même s’il ne parait pas aussi poétique, par exemple, que celui de la précédente chanson que nous avons étudiée ensemble (Saturne de Georges Brassens). Sa force n’est pas dans la beauté des phrases en elles-mêmes mais dans l’évidence des images et l’émotion palpable qu’elles transportent.

A l’écoute, bien évidemment, la voix de Lynda Lemay qui se plaint, se déchire ou résiste, est pour beaucoup dans la résonance dramatique de la chanson, ainsi que la grille harmonique du morceau comme nous allons le voir.

Regardons donc  à présent les accords accompagnant ce texte :

Intro
| Bb | Bb | Gm | Gm |
| Eb7M | Eb | F7 |F7 |

Couplet
| Bb | Bb |Gm |Gm |
| Eb7M | Eb | Ebm7M | Ebm |
| Bb |Bb |Gm |Gm |
| Eb7M | Eb |Ebm7M |Ebm |

Refrain
| Bb | D7 | Gm |Gm |
| Cm7 | Cm7 | F | F/A |
| Bb | D7 | Gm | Gm |
| Cm7 | Cm7 | F | Eb F |

Première étape : essayons de déterminer la tonalité du morceau. Pour cela, cherchons d’abord si nous détectons un accord de septième pouvant nous indiquer le cinquième degré de la gamme. L’introduction nous fournit un Fa 7 (F7) qui semblerait nous aiguiller vers une gamme de Si bémol – ce que confirmerait la présence de l’accord Bb – tandis que le refrain nous donne un D7 qui nous conduirait vers une gamme de Sol – ce que confirmerait également la présence de l’accord de Gm.

Bonne nouvelle ! Ces deux découvertes ne sont absolument pas contradictoires. Sol mineur étant la gamme relative de Si bémol Majeur (nous reverrons ce terme de « gamme relative »), elle est composées des mêmes notes (Sib, Do, Ré, Mib, Fa, Sol et La). Ces deux gammes peuvent donc tout à fait cohabiter au sein d’un même morceau. Par cette utilisation d’une gamme majeure et de sa relative mineure nous accédons, en quelque sorte, à deux facettes d’une même tonalité : une facette plus affirmative et joyeuse et une facette plus triste voire sombre.

Les autres accords de la chanson nous confirment-ils cette première supposition ? Oui. Les autres accords de la chanson sont composés des notes de la tonalité Si bémol Majeur soient les mêmes notes que dans Sol mineur (Je me répète ? C’est pour m’assurer de votre bonne compréhension !). Ainsi, l’accord à quatre sons correspondant au deuxième degré de Bb Majeur est bien Cm7 et le quatrième degré Eb7M comme nous les voyons apparaître dans la grille harmonique.

Deux exceptions cependant :

D’une part avec le D7 qui a une fonction harmonique comme nous le verrons dans l’étude prochaine des gammes mineures.

D’autre part avec l’enchaînement Eb7M | Eb | Ebm7M | Ebm, un effet de style autour de la tonalité de départ, jouant avec le passage progressif du mode majeur au mode mineur. Ce procédé accentue le côté dramatique de la chanson en créant une évolution sous forme de voicing sur des accords très proches au niveau de leur composition : Entre Eb7M et Eb, seule la 7ème de l’accord (le Fa) est supprimée. Entre Eb et Ebm7M, la tierce est minorisée et la septième Majeure est réintégrée. Enfin, entre Ebm7M et Ebm, la septième majeure est à nouveau supprimée.

Que de manipulations de tierces et de septièmes ! Ces opérations sont courantes et permettent, comme la modulation, d’apporter du relief à nos chansons. Le terme de voicing que j’ai employé plus haut et qui a du vous extirper un « hein ?!! » des plus élégants sera expliqué et détaillé un jour ou l’autre sur ce même blog.

Comme vous le voyez, nous avons encore beaucoup à apprendre ensemble, alors à très bientôt sur Une Plume & Une voix !

12 réflexions sur « Analyse d’une chanson Comment ça va ? »

  1. Ping : Bonne année 2014 ! - Une Plume & Une Voix

  2. Ping : Lynda Lemay Live

  3. Hello Une Voix,

    Sais tu comment supprimer l’avatar quelque peu « étrange » dont mon commentaire a été affublé par défaut ?
    Serait-ce un effet bizutage réservé aux premiers commentaires ? 🙂

    • Hello ô ô OCarole !
      Aucune idée, je pensais que tu t’étais choisi un joli petit avatar personnalisé hihihi
      Perso, j’utilise Gravatar qui associe une image à mon compte courriel utilisé pour m’identifier (http://fr.gravatar.com/).
      J’espère que l’article t’a plu et que tu as tout compris sur l’organisation harmonique de la chanson 😉

      • Oups, je plaide coupable, j’ ai joué dernièrement avec les options et activé la génération aléatoire d’avatar ! Reste à ce que je retrouve où c’était pour corriger ça !

      • Hello Une Voix,

        OK, merci pour le tuyau, m’en suis confectionnée un du coup. L’ancien avatar est donc libre, si tu le trouves à ton goût :-p

        Oui l’article m’ a plu, et merci pour les accords ! 😉
        Une petite remarque sur les paroles : il est vrai qu’on n’entend pas trop la prononciation du « i » à l’écoute de la vidéo, mais je pense que c’est « par mille et un vieux drames » (au lieu de « par mêlée un vieux drame »).
        Concernant ma compréhension sur l’organisation harmonique de la chanson, disons que le terme de « voicing » n’a pas été la seule chose à m’extirper un « hein » – lol
        Je prévois donc une (re)lecture à tête reposée de ta série d’articles sur la théorie musicale 😉

        P.S. : Contente que tu apprécies mon pseudo 😀 (qui a d’ailleurs une petite histoire en lien avec la musique)

        • Bon j’avoue, moi non plus je ne comprenais pas la phrase avec le « mêlée ». J’ai copié le texte d’un site de paroles de chansons par flemme de le saisir en entier, à la volée, sous la dictée de Lynda…
          Je l’ai vérifié, bien sûr, mais cette phrase n’est pas arrivée correctement à mon oreille.
          Merci donc, Ocarole pour la correction 😉

          P.S. : Joli avatar 😀

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