LLL (Lynda Lemay Live ! )

LLLJe l’ai entendue en vrai, cette chanson dont je vous avais parlé !

Assise, au premier rang – juste à côté d’une amie de Lynda Lemay, lectrice de ce blog qui m’a procuré cette place pour son concert à Nice le 25 Mars – je vous assure que je n’en menais pas large quand j’ai reçu toute cette émotion à la figure. Il faut vous imaginer que j’étais suffisamment près pour voir les yeux de l’artiste briller et ses lèvres trembler !

« Comment ça va ? » n’est pas la seule chanson qui m’a émue. Je dirais même que ce n’est pas celle qui m’a le plus émue car, ne connaissant pas encore beaucoup cette artiste, de nombreuses chansons du set m’étaient inconnues et ont déversé sur moi, par surprise parfois, un flot d’émotions.

Et de rires aussi, car si toutes les chansons de Lynda sont très expressives, elles ne sont – heureusement – pas toutes tristes. L’humour de la chanteuse est par moment très fin,  souvent grinçant. Il s’approche parfois aussi du grotesque tellement elle n’hésite pas à grossir les traits des personnages qu’elle dépeint ou les situations qu’elle mime en même temps avec emphase.

Certains diront que son interprétation est « surjouée ». Ça se discute. Je comprends ce point de vue mais il me plait de croire qu’il s’agit plus d’une émotion incarnée que d’une émotion jouée ou surjouée. Pour avoir assisté également à la séance de dédicace après le concert, je peux vous assurer de la spontanéité et du franc parlé de l’artiste. Vous me direz qu’être naturel et direct n’empêche pas d’avoir un côté acteur. Je vous l’accorde et vous confirme même qu’il est nécessaire parfois de savoir se cacher derrière un masque lorsque l’on monte chaque jour sur scène pour interpréter ses propres chansons.

Quelle part de lui-même un artiste met-il dans ses chansons ?

Dans quelles limites le masque porté par un artiste lui ressemble-t-il ?

Je me suis souvent posé cette question en tant que fan… et aussi parfois en tant qu’auteur ! Il me plairait de connaître votre avis. Qu’en pensez-vous ?

Les accords à quatre sons

Accords quatre sons

Chose promise, chose dute : Après une explication sur la construction d’accords à trois sons à partir d’une tonalité donnée, me voila aujourd’hui avec un article traitant des accords à quatre sons. Et bien, figurez vous que pour construire un accord à quatre sons, on applique le même principe que pour les accords à trois sons, on « empile » les tierces !

Au préalable, il nous faut bien entendu nous positionner et choisir une gamme. Disons pour l’exemple Fa Majeur. Ensuite, nous allons prendre chaque note de la gamme (Fa, Sol, La, Si bémol, Do, Ré, Mi) et ajouter à chacune des tierces jusqu’à obtenir 4 sons, tous issus de la gamme, hein, vous l’aurez compris ! Cela nous donne donc un enchaînement de quatre notes sur le modèle Tonique + tierce + quinte + septième, comme suit :

    • Fa – La – Do – Mi
    • Sol – Sib – Ré – Fa
    • La – Do – Mi – Sol
    • Sib – Ré – Fa – La
    • Do – Mi – Sol – Sib
    • – Fa – La – Do
    • Mi – Sol – Sib – Ré

Les notes de ces accords sont séparées par des intervalles, que nous pouvons qualifier à partir de leur composition, comme nous l’avons appris précédemment. Les différentes combinaisons d’intervalles donnent aux accords un nom bien précis :

    • Tierce Majeure + quinte juste + septième majeure se combinent pour former un accord de Septième majeure noté 7M
    • Tierce Majeure + quinte juste + septième mineure se combinent pour former un accord de Septième noté 7
    • Tierce mineure + quinte juste + septième mineure se combinent pour former un accord mineur de Septième noté m7
    • Tierce mineure + quinte diminuée + septième mineure se combinent pour former un accord de septième semi diminué noté m5b7

 Ainsi, en décortiquant les accords à quatre sons de la gamme de Fa Majeur, nous obtenons les accords suivants :

    • F7M (Fa Majeur 7)
    • Gm7 (Sol mineur 7)
    • Am7 (La mineur 7)
    • Bb7M (Si bémol Majeur 7)
    • C7 (Do 7)
    • Dm7 (Ré mineur 7)
    • Em5b7 (Mi semi-diminué)

Cela me fait une belle jambe, me direz-vous. J’en conviens, mais si vous accordez un tantinet plus d’attention aux accords ainsi formés, vous ferez, comme moi, les constats suivants :

    1. L’accord de septième (ici C7) n’est présent qu’une seule fois dans la gamme et est positionné sur le cinquième degré.
    2. L’accord de semi-diminué existe également en un seul exemplaire dans la gamme et positionné sur le septième degré.
    3. Les autres accords apparaissent plusieurs fois sur différents degrés de la gamme.

Ces observations vont nous aider dans l’analyse des morceaux que nous allons étudier. En effet, la présence d’un accord de septième indique généralement le cinquième degré d’une gamme (je dis généralement parce qu’il y a, bien évidemment, des exceptions dont nous parlerons une autre fois). Si nous trouvons l’accord G7 dans une chanson, nous allons donc pouvoir poser l’hypothèse que la tonalité est Do Majeur car Sol est le cinquième degré de Do. Souvenez-vous, nous avons déjà utilisé cette astuce !

Cette hypothèse sera à valider, en observant par exemple la présence des accords majeurs du premier et du quatrième degré de la gamme. Toujours dans le même exemple, en plus de l’accord G7, si je rencontre les accords C7M et F7M, l’hypothèse que nous nous trouvions en Do Majeur est confirmée.

L’accord semi-diminué est moins courant en chanson et on le simplifie souvent en accord mineur ou mineur 7, tandis que dans le jazz sa couleur est très appréciée.

Il est bien entendu possible de mélanger, dans la grille harmonique d’un morceau, les accords à trois sons et les accords à quatre sons. En chanson, bien souvent, seuls les accords majeurs ou mineurs  de septième sont utilisés dans leur forme à quatre sons, tandis que les autres accords sont utilisés dans leur forme simplifiée à trois sons. De même, nous verrons qu’il est possible d’ajouter d’autres sons à un accord pour le transformer et lui apporter une autre couleur. Ce procédé s’appelle l’enrichissement et je vous en parlerai… une autre fois !

Analyse d’une chanson : Des ricochets


© Virginie RoubliqueAïe, je vais encore me faire enguirlander par
Une Plume pour tenter de disséquer une chanson que nous aimons toutes les deux. Déjà la dernière fois, quand je vous avais parlé de A ma place, j’avais eu droit à une réaction explosive de surprise de sa part, alors là je crains le pire.

Tant pis, je prends le risque. En plus, c’est sa faute à elle, c’est elle qui a commencé en me faisant monter les larmes à la lecture de son dernier article.

La chanson dont je veux vous parler c’est Des ricochets du Collectif Paris-Africa. Pour moi, cette chanson est juste une perle. Ni plus, ni moins. Le genre de chanson que j’ai envie d’écouter et de ré-écouter, que j’ai envie de fredonner et que j’aurais envie d’écrire.

Mais qu’est-ce qui fait que cette chanson me fait cet effet là ?

Relisons d’abord le texte ensemble :

J’aurais pu être un môme,
Un bout de chou qui sourit,
Et se fout d’être mouillé,
Comme de la dernière pluie.

Mais ici il n’y a pas d’eau,
Qu’un silence ordinaire,
Qui ne cesse de peser
Sur nous comme un enfer

Moi ce que je voulais c’est jouer
Mais pas avec ma vie
Je vous regarde verser
Des larmes qu’on n’a plus ici

Moi ce que je voudrais c’est danser
Pour faire tomber la pluie
Je vous regarde creuser
La terre mais pas des puits

Je ne veux pas l’aumône,
Je ne veux pas déranger,
Mais juste un peu d’eau,
Pour faire des ricochets, faire des ricochets.

J’aurais pu être un môme,
(Au destin magnifique)
Comme un autre qui grandit,
(Loin des dunes d’Afrique)
Sans avoir à scruter
(Sans avoir à subir)
Un ciel qui vous oublie
(Un ciel sans avenir)

Je ne demande pas un ruisseau
Encore moins une rivière
Je veux seulement jeter,
Des bouteilles à la mer

Moi ce que je voulais c’est jouer
Mais pas avec ma vie
Je vous regarde verser
Des larmes qu’on n’a plus ici

Moi ce que je voudrais c’est danser
Pour faire tomber la pluie
Je vous regarde creuser
La terre mais pas des puits

Je ne veux pas l’aumône,
Je ne veux pas déranger,
Mais juste un peu d’eau,
Pour faire des ricochets, faire des ricochets.

L’analyse des champs lexicaux nous donne le résultat suivant : la chanson parle principalement d’eau (mouillé, pluie, eau, puits, larmes, verser, ruisseau, rivière, mer…). Ok, pas besoin de faire une analyse très poussée pour s’en rendre compte. Mais elle évoque aussi l’enfance et le jeu (« môme », « bout de chou », « sourit », « jouer », « danser », « ricochet », …), la nature (« terre », « ciel », « dunes d’Afrique », « ruisseau », « rivière », …), la désolation (« silence », « peser sur nous », « enfer », …) et l’impuissance (« J’aurais pu », « Ici il n’y a pas », « subir », « Ce que je voulais », « Ce que je voudrais », « Je vous regarde »).

Ainsi cette chanson nous dit que si les enfants d’Afrique dont il est question ont besoin de notre aide, c’est parce qu’ils n’ont simplement pas eu la même chance que les enfants nés ici en France, qui jouent dans les flaques et qui ne manquent de rien. Que dans ces pays d’Afrique où la famine sévit, le manque d’eau est simplement un fait, une réalité contre laquelle on ne peut même pas se rebeller.

A la seconde lecture, on remarque que la chanson évoque aussi un thème d’actualité qui dérange : la mendicité (« l’aumône », « je ne demande pas », « je vous regarde », « mais juste un peu d’eau » …). Le sens profond de la chanson est, je crois, de nous faire prendre conscience de la nécessité de la solidarité envers ces pays. Pourquoi on nous sollicite ? Pas pour nous faire culpabiliser (« Je ne veux pas l’aumône »), pas pour nous embêter (« Je ne veux pas déranger »), mais parce qu’il n’y a simplement pas d’autres solutions.

La phrase « Je ne veux pas déranger » me touche particulièrement. C’est une situation très difficile que de devoir solliciter l’aide extérieure pour survivre. Mais on en est là : sans aide de la part des pays riches, ces enfants ne deviendront jamais adultes. J’apprécie dans cette chanson qu’elle n’utilise pas la culpabilisation. Ce n’est pas de la faute des pays riches s’il n’y a pas d’eau dans ces pays du sud, mais ça devient la responsabilité de tous si l’avenir de ces enfants est menacé par le manque d’eau.

Voila mon interprétation du texte. N’hésitez pas à la compléter par votre propre compréhension.

D’un point de vue de l’harmonie, j’ai presque été un peu déçue en étudiant la grille d’accords de la chanson : elle est toute simple.  Quatre accords, tous issus de la tonalité de Ré mineur. Pas de modulation, pas d’emprunt dans une autre tonalité. Et puis finalement, cette simplicité sert l’efficacité de la chanson. Pas besoin de plus :

© Virginie RoubliqueCouplet
Dm | Dm | C | C
Dm | Dm | C | C

Refrain
Dm | Fmaj7 | C | Gm
Dm | Fmaj7 | C | Gm

Alors, qu’est-ce qui nous plait tant dans la musique de cette chanson ? En vrac :

  • Le rythme : C’est une chanson qui bouge. Le tempo n’est pas très rapide, mais l’accentuation à contre-temps lui donne un côté dansant, comme dans le reggae par exemple. Nous reparlerons de cette accentuation à contre temps, mais pour vous l’expliquer en quelques mots, le premier temps, qui est celui que l’on appelle temps fort (accentué dans de nombreux styles de musique) est ici en retrait, au profit du deuxième temps (Idem pour les temps trois et quatre). Ou si vous préférez, l’accord de guitare est joué plus fort sur le deuxième temps que sur le premier. Essayez de compter 1, 2, 3, 4 sur le rythme du refrain, vous verrez que ça donne 1 – 2 – 3 – 4 !
  • Le mélange des voix : Une soixantaine d’artistes ont été réunis pour ce titre et les voix ont été arrangées de très belle manière, pour se compléter, pour contraster les unes avec les autres tout en conservant une impression globale très harmonieuse. Tout le monde y trouve sa place, peu importe son origine.
  • Les arrangements : au delà des percus, guitares, et autres instruments, ce sont principalement les arrangements des voix qui donnent du charme à la chanson. Tendez l’oreille, il y en a partout : des choeurs, des contre-chants, des questions-réponses, sans oublier, peut-être ma préférée, la voix masculine rap scandant « Jeu-veu-pa -l’au-mo-neu-jeu-veu-pa-dé-ran-ger »!
  • Une mélodie accrocheuse : oui, car plus que la trame harmonique d’une chanson, c’est la ligne mélodique du chant qui marque les esprits et qui entête (Dites-moi qu’après avoir regardé le clip il y a quelques minutes, vous n’êtes pas en train de fredonner « Je veux pas l’aumône – Non non non ! »…)
  • L’optimisme : Malgré la gravité du texte, cette chanson se veut résolument optimiste. Et c’est principalement l’interprétation qui apporte la bonne humeur nécessaire pour adoucir, dédramatiser le thème. C’est d’ailleurs un élément qui parle magnifiquement de l’Afrique car le recours à l’humour et à l’optimisme dans une situation très sombre est une richesse propre aux populations d’origine africaine. On retrouve cet aspect dans les vieux blues noir-américains par exemple. On en reparlera…
  • Le clip : parlons-en du clip. Je le trouve superbe. Il sait à la fois mettre en valeur les artistes qui ont participé à l’enregistrement et nous rappeler, par de très belles images, de quoi parle la chanson. Alors, même si c’est un peu hors-sujet, je voulais le dire, na !

Je crois que j’ai fait le tour. Avant de vous laisser seuls avec cet air entêtant, je vous donne encore quelques infos sur la chanson :

Auteurs : Lionel Florence et Patrice Guirao
Compositeur : Frédéric Château
Producteur : Paris Africa
Sortie en Octobre 2011
© Virginie RoubliqueInterprètes : Alizée, Alpha Blondy, Amaury Vassili, Amel Bent, Anggun, Arielle Dombasle, Bénabar, Bob Sinclar, Chico & Les Gypsies, Chimène Badi, Christophe Willem, Claudia Tagbo, Colonel Reyel, Dave, David Hallyday, Didier Wampas, Elisa Tovati, Fatals Picards, Faudel, Florent Mothe, Gary Fico, Gérard Lenorman, Grégoire, Hélène Ségara, Inna Modja, Jane Birkin, Jenifer, BB Brunes, Jérôme Commandeur, Jérôme Van Den Hole, John Mamann, Joyce Jonathan, Judith, Julie Zenatti, Kenza Farah, Lââm, Liane Foly, M Pokora, Magic System, Manu Katché, Maurane, Mélissa Nkonda, Merwan Rim, Mickaël Miro, Mikelangelo Loconte, Mimie Mathy, Moïse N’Tumba, Mokobe, Natasha St Pier, Nicolas Peyrac, Nolwenn Leroy, Nyco Lilliu, Olivier de Benoist, Ophélie Winter, Passi, Patrick Fiori, Pep’s, Philippe Lavil, Quentin Mosimann, Salvatore Adamo, Shy’m, Sofia Essaïdi, Soprano, Tal, Tiken Jah Fakoly, Tina Arena, VV Brown, Ycare.

Moduler avec les tons voisins

Puisque Une Plume dans un article récent a dégainé des thèmes choc tels que la richesse et le sexe, j’ai décidé de riposter en abordant aujourd’hui l’infidélité et la polygamie (ou plutôt poly-gammie)!

En effet, alors qu’il y a peu, je vous expliquais qu’une chanson est basée sur une tonalité (par exemple Sol Majeur), qu’une tonalité est définie par une gamme (qui porte le même nom, par exemple Sol Majeur), qu’une gamme comporte des notes (par exemple sol, la si, do, ré, mi, fa # pour Sol Majeur) séparées par des intervalles bien déterminés (1 ton, 1 ton, 1/2 ton, 1 ton, 1 ton, 1 ton, 1/2 ton) et que ce sont ces notes qui sont utilisées pour construire les accords de la chanson, alors que je vous expliquais tout cela donc, j’omettais de vous dire qu’une chanson peut être infidèle à sa tonalité principale et consommer les notes d’une autre tonalité.

Cette infidélité est appelée modulation ou parfois juste emprunt lorsqu’elle n’est que de courte durée. D’ailleurs, si vous avez bonne mémoire, nous avons déjà rencontré une modulation dans la chanson A ma place que nous avons analysée.

Ainsi, notre chanson peut délaisser sa tonalité première pour s’accoquiner avec une autre. Mais attention, pas n’importe comment ! En effet, il s’agit d’aguicher l’oreille, de rendre la chanson plaisante, mais en toute discrétion. Pas question de heurter la sensibilité des auditeurs par un procédé trop voyant !

Pour éviter une transition trop abrupte qui risquerait de choquer l’oreille, dévoilant la supercherie, il est nécessaire que la tonalité d’arrivée flirte avec la tonalité de départ, qu’elle lui soit très proche. On cherche donc en général à passer dans une tonalité qui ne comporte qu’une seule note différente de la tonalité de départ. Cette tonalité est appelée « voisine » de la tonalité de départ. On utilise souvent l’expression masculinisée, tons voisins, pour désigner ces tonalités.

Mais prenons un exemple:

La gamme de Sol Majeur comporte les notes sol, la, si do, ré, mi et fa# tandis que la gamme de Ré Majeur comporte les notes ré, mi, fa#, sol, la, si et do#. Ainsi, pour passer de Sol Majeur à Ré Majeur, il suffit de changer le do en do#. Le changement, la modulation, sera audible dans la chanson. On entendra une variation, mais une variation douce, sans rupture brutale car Sol Majeur et Ré Majeur sont des tons voisins.

Bien entendu, les compositeurs et arrangeurs de talent parviennent à moduler dans une tonalité qui n’est pas voisine de la tonalité de départ, mais la plupart des exemples de modulations entendues dans des chansons à la radio sont des modulations entre tons voisins.

Pour terminer cette description racoleuse, je me dois de préciser que l’infidélité induite par une modulation peut être passagère (retour à la tonalité de départ après quelques mesures), définitive (pas de retour à la tonalité principale), récurrente (passage de l’une à l’autre sans vergogne) ou intermédiaire (passage à une troisième tonalité, vraisemblablement voisine de la seconde).

Si cette prose n’attire pas autant de lecteurs et de commentateurs que les articles aguichants d’Une Plume, je devrai me remettre à vous parler en vers !

Analyse d’une chanson : A ma place

Quoi de plus logique, lorsque l’on souhaite apprendre à écrire des chansons, que d’étudier ce qui se fait de mieux en la matière ? Bien sûr, vous me direz : « ce qui ce fait de mieux » est une approche assez subjective. N’empêche que, la chanson que j’ai sélectionnée pour cette première analyse est un très beau duo, efficace et immédiatement reconnaissable à l’oreille. Le texte est (encore une fois, de mon point de vue) très bon et, c’est bien simple, même le clip est réussi.

Écrite et interprétée par Zazie et Axel Bauer, A ma place se positionnera parmi les meilleures ventes de l’été 2001, ce qui, sans être obligatoirement un gage de qualité, témoigne néanmoins de l’efficacité de la recette.

Le texte

Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore par cœur, le voici :

Serait-elle à ma place | Plus forte qu’un homme | Au bout de ces impasses | Où elle m’abandonne
Vivre l’enfer | Mourir au combat | Faut-il pour lui plaire | Aller jusque là
Se peut-il que j’y parvienne | Se peut-il qu’on nous pardonne
Se peut-il qu’on nous aime | Pour ce que nous sommes

Se met-il à ma place | Quelquefois | Quand mes ailes se froissent | Et mes îles se noient
Je plie sous le poids | Plie sous le poids | De cette moitié de femme | Qu’il veut que je sois
Je veux bien faire la belle | Mais pas dormir au bois | Je veux bien être reine | Mais pas l’ombre du roi
Faut-il que je cède | Faut-il que je saigne
Pour qu’il m’aime aussi | Pour ce que je suis

Pourrait-il faire en sorte  | Ferait-elle pour moi
D’ouvrir un peu la porte | Ne serait-ce qu’un pas
Pourrait-il faire encore |Encore un effort
Un geste un pas vers moi | Un pas vers moi

Je n’attends pas de toi | Que tu sois le (la) même | Je n’attends pas de toi | Que tu me comprennes
Mais seulement que tu m’aimes | Pour ce que je suis

Se met-elle à ma place | Quelquefois | Que faut-il que je fasse | Pour qu’elle me voie
Vivre l’enfer | Mourir au combat | Veux-tu faire de moi | Ce que je ne suis pas
Je veux bien tenter l’effort | De regarder en face | Mais le silence est mort | Et le tien me glace
Mon âme sœur | Cherche l’erreur | Plus mon sang se vide | Et plus tu as peur

Faut-il que je t’apprenne | Je ne demande rien
Les eaux troubles où je traine | Où tu vas d’où tu viens
Faut-il vraiment que tu saches | Tout ce que tu caches
Le doute au fond de moi | Au fond de toi

Je n’attends pas de toi | Que tu sois le (la) même | Je n’attends pas de toi | Que tu me comprennes
Mais seulement que tu m’aimes | Seulement que tu m’aimes | Pour ce que je suis

Quand je doute | Quand je tombe | Et quand la route | Est trop longue
Quand parfois | Je ne suis pas | Ce que tu attends de moi
Que veux-tu | Qu’on y fasse | Qu’aurais-tu fait | A ma place

Vous connaissez d’ores et déjà mon avis sur ce texte.

Pour expliquer mon enthousiasme, je vous dirais que je trouve que ce texte exprime merveilleusement bien les incompréhensions qui peuvent exister au sein d’un couple, sans cependant sombrer dans le cliché ni dans le jugement. Il reprend les idées préconçues sur le rôle de l’homme (« Mourir au combat ») et celui de la femme (« Dormir au bois ») et sur la douleur qui peut en résulter.

Elle nous avoue sa difficulté à concilier la part de féminin et la part de masculin qui cohabitent en elle par un jeu de mots très élégant (« mes îles » et « mes ailes »). Elle nous dévoile également un conflit intérieur entre son désir de proximité (« Un pas vers moi ») et sa volonté de ne rien exiger de son partenaire (« Je ne demande rien »).

Quant à Lui, il est touchant quand il montre son désaccord et son désarroi (« Faut-il aller jusque là ? ») vis-à-vis du rôle de l’homme fort qu’on lui impose (« Vivre l’enfer, Mourir au combat »).

Par le jeu du duo et de l’alternance, on a l’impression que chacun des antagonistes est dans sa propre bulle, mélangée maladroitement et presque par hasard, à la bulle de l’autre. Que le couple est une zone de conflit et de concessions entre deux mondes fondamentalement différents.

Les principaux champs lexicaux mis en œuvre sont ceux de la difficulté (« qu’on y parvienne », « je plie sous le poids », « je doute », « La route est trop longue »), de la douleur (« Mon sang se vide », « je saigne ») et du compromis (« Faire en sorte », « Que je cède », « Un Effort », « Un geste », « Un pas vers moi »). Le champ lexical amoureux est présent lui aussi (« qu’on nous aime », « mon âme sœur », « que tu m’aimes », « que tu me comprennes ») mais systématiquement nuancé voire écrasé par des mots des champs lexicaux précédents.

La structure

La structure en elle même n’a rien d’original et s’appuie au contraire sur une forme éprouvée : l’alternance couplets / refrain. On remarque tout de même une petite variante par la présence, juste avant le refrain, d’un échange chanté annonçant celui-ci. Nous noterons également, à la fin de chanson, une construction qui sort de la répétition couplet / pré-refrain / refrain et conclut la chanson.

Intro (instrumental)

Couplet 1 (Lui)

Couplet 2 (Elle)

Pré-refrain (Dialogue Elle – Lui)

Refrain (Elle & Lui à l’octave)

Couplet 3 (Lui)

Pré-refrain (Dialogue Lui – Elle)

Refrain (Elle & Lui à l’octave)

Variation / Fin (Elle & Lui à deux voix)

Ce qui rend cette structure intéressante, puisque ce n’est pas son originalité, c’est l’utilisation des différentes possibilités offertes par l’interprétation en duo :

  • Les couplets sont chantés en alternance : Un couplet entier chanté par Lui, puis un couplet chanté par Elle et encore un couplet par Lui.
  • Les pré-refrains sont en forme de question/réponse : C’est à dire que la phrase de l’un répond à la phrase précédente de l’autre.
  • Les refrains sont chantés à l’octave : Les deux interprètes chantent la même mélodie, mais Elle la chante plus aigu que Lui, ce qui permet d’ailleurs de bien distinguer leur deux voix.
  • Enfin, la variation en fin de chanson est chantée à deux voix : Elle et Lui chantent chacun une mélodie différente dont les notes se mélangent de manière harmonieuse.

Par les différents moyens évoqués ci-dessus, le duo apporte à la chanson une certaine symétrie (Alternance des couplets, alternance des phrases dans le pré-refrain, inversée dans le second pré-refrain…). Cependant, la rigidité et la lourdeur qu’impliquerait une symétrie absolue sont adoucies ici par plusieurs « manquements » à cette règle. Tout d’abord, l’équilibre voix féminine / voix masculine n’est pas constant et Lui chante un couplet de plus qu’Elle. Ensuite, Lui chante le premier couplet une octave plus bas (plus grave) que le second. Enfin la mélodie du premier couplet chanté par Lui n’est pas tout à fait identique à la mélodie du second. La trame harmonique de ces deux couplets est d’ailleurs différentes.

Cette remarque nous amène tout naturellement à examiner la trame harmonique du morceau.

La grille harmonique

Intro
|  Em  |  Em  |  Em  |  Em5b |

couplet 1
|  C   |  Em  |  C   |  Em   |
|  C   |  Em  |  Bm  |  Am   |
|  C   |  D   |  C   |  Em   |
|  C   |  Bm  |  Em  |  Em5b |

couplet 2
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |

Pré-refrain
|  C   |  Em  |  C   |  Em   |
|  C   |  Em  |  Bm  |  Am   |

Refrain
|  C   |  D   |  C   |  Em   |
|  C   |  Bm  |  Em  |  Em5b |

couplet 3 (Idem Couplet 2)

Refrain 2
|  C   |  D   |  C   |  Em   |
|  C   |  Bm  |  C   |  Bm   |

Variation / Fin

|  C   |  D   |  Em  |  D    |
|  C   |  D   |  Em  |  D    |
|  C   |  A   |  G   |  A    |
|  C   |  D   |  D   |  D    |
|  Em  |

Dès l’intro, on peut deviner que le morceau est en Mi mineur, puisque cet accord y est martelé. La gamme de Mi mineur, et vous pouvez le retrouver en vous référant à l’article sur les intervalles, contient les notes Mi, Fa#, Sol, La, Si, Do et Ré.

L’appartenance à la gamme de Mi mineur est confirmée par l’analyse des accords utilisés dans la chanson qui appartiennent tous à la gamme de Mi mineur.

Tous… sauf (car il faut bien des exceptions) Em5b et A. Dans un morceau, quand un accord n’appartient pas à la tonalité principale, c’est qu’il a une autre fonction. Analysons la fonction de ces deux accords Em5b et A.

L’accord Em5b, n’est d’habitude pas très utilisé dans les chansons. Or il revient comme un leitmotiv dans A ma place. Par rapport à l’accord Em qui le précède, il possède une quinte diminuée (au lieu d’une quinte juste) ce qui lui donne une couleur particulière. La seule fonction de cet accord est donc esthétique et c’est cette couleur qui rend la chanson reconnaissable dès l’introduction.

L’accord A qui apparait à la fin de la chanson a une toute autre fonction. C’est un accord courant, mais qui n’appartient pas à la gamme de Mi mineur. Il s’agit d’un accord de modulation, c’est à dire qu’il fait passer le morceau dans une autre tonalité. Nous détaillerons le principe de la modulation dans un article ultérieur, mais nous pouvons tout de même déduire de la présence de cet accord A une modulation en Ré Majeur : En effet, l’accord de A est constitué des notes La, Do# et Mi, c’est à dire que l’on ajoute une nouvelle altération (Do#) au Fa# que nous avions déjà dans la gamme de Mi mineur. La gamme qui comprend à la fois un Fa# et un Do# est la gamme de Ré Majeur. D’ailleurs, cette modulation est accentuée par l’utilisation répétée de l’accord D à la fin du morceau.

A ceux que cette explication aurait désarçonnés, je propose simplement de tendre l’oreille. Sur la dernière partie de la chanson on entend que l’on bascule dans autre chose, que le morceau prend une autre direction. C’est tout simplement ce changement que l’on appelle modulation.

Cette modulation en Ré Majeur est de courte durée puisque la chanson se termine sur un Mi mineur (accord qui n’existe par dans la tonalité de Ré Majeur) nous ramenant ainsi à la tonalité d’origine du morceau.

Ouf! Nous n’irons pas plus loin dans l’analyse harmonique de la chanson.

Cela suffit d’ailleurs puisque nous avons détaillé ensemble ce qui fait la qualité du texte (des champs lexicaux bien identifiés et servant les thèmes abordés + des jeux de mots subtils) et l’efficacité de la trame harmonique (une grille simple en forme de couplets/refrain + une modulation en guise de variation + un leitmotiv donnant une couleur et une identité à la chanson). Deux ingrédients de base, indispensables à la recette d’une bonne chanson.

Nous verrons une prochaine fois les éléments d’assaisonnement. A très bientôt!