Analyse d’une chanson Comment ça va ?

Lynda LemayAprès un précédent article porteur de nouveaux éléments de théorie musicale, j’ai eu envie de vous proposer une nouvelle analyse de chanson. J’ai choisi aujourd’hui « Comment ça va ? » de Lynda Lemay.

Je connais peu  Lynda Lemay mais les chansons que j’ai découvertes d’elle me touchent d’une étrange façon. Elles contrastent avec celles que j’ai l’habitude d’écouter ou celles que j’ai choisies jusqu’à présent pour mes articles. Comment vous expliquer ? C’est une histoire de proximité, je dirais, mais c’est difficile à dire.

Lisez plutôt le texte…

Comment ça va ? Tu parles d’une question !
Regarde moi, perdue dans mes saisons
Y a des tempêtes, partout dans ma maison
Y a des fenêtres mais y a plus d’horizon

Comment ça va ? Tu parles d’une question !
La vie s’en va, et moi je tourne en rond
Je ne sais plus, ce que je lègue à mes filles
Je suis perdue, dans mes éclats de famille

Je fais des choix et je choisis l’erreur
Ca s’effaçe pas, c’est pas de la bonne couleur
Je suis tachée, par mille et un vieux drame
J’ai beau pleurer, mais ça résiste aux larmes

Comment ça va ? mais tu vas te la fermer
Y a des dégats, que je peux pas ramasser
Je vois des éclairs, je prends ça pour du soleil
Puis c’est le tonnerre après qui me réveille

Moi qui me croyais, plus forte que la moyenne
Moi qui passais, la moppe sur les peines
De tout un monde, que je disais comprendre
Voilà que j’ai honte, je me sens incompétente

Il fut un temps, j’étais de bons conseils
Et maintenant, j’ai besoin d’une oreille
Qui avalerait, le grand méli-mélo
De ces regrets, que j’avoue à demi mots

Comment ça va ? D’accord tu veux le savoir
Ben ça va pas, je me perds dans mon histoire
Je sais plus quoi faire, pour sauver ma famille
Pour être une mère, solide pour mes filles

Je les console, je les entends souffrir
Je voudrais retenir, tout ce qui dégringole
Leurs peines débordent, de mes bras trop petits
Je les couve, je les borde, mais je pense pas que ca suffise

Comment ça va ? J’ose plus leur demander
Y a pas de joie, à voir maman pleurer
Non ça va pas, j’en suis si désolée
Je fais tant de faux pas, que j’ai du mal à marcher

Ca veut pas dire, que dans un mois ou deux
Je vais pas courir, je vous jure qu’on sera heureux
La vie c’est ça, c’est pas un conte de fée
Mais ça ira, oui ça va bien aller.

Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas envie de le découper en petits bouts pour identifier les champs lexicaux et la manière dont ceux-ci s’organisent entre eux. Je reçois ce texte comme une confidence faite de mots « de tous les jours », porteuse, par sa simplicité et la manière directe dont elle est exprimée, d’une forte émotion entre détresse et colère.

Pour moi, il s’agit un texte très efficace même s’il ne parait pas aussi poétique, par exemple, que celui de la précédente chanson que nous avons étudiée ensemble (Saturne de Georges Brassens). Sa force n’est pas dans la beauté des phrases en elles-mêmes mais dans l’évidence des images et l’émotion palpable qu’elles transportent.

A l’écoute, bien évidemment, la voix de Lynda Lemay qui se plaint, se déchire ou résiste, est pour beaucoup dans la résonance dramatique de la chanson, ainsi que la grille harmonique du morceau comme nous allons le voir.

Regardons donc  à présent les accords accompagnant ce texte :

Intro
| Bb | Bb | Gm | Gm |
| Eb7M | Eb | F7 |F7 |

Couplet
| Bb | Bb |Gm |Gm |
| Eb7M | Eb | Ebm7M | Ebm |
| Bb |Bb |Gm |Gm |
| Eb7M | Eb |Ebm7M |Ebm |

Refrain
| Bb | D7 | Gm |Gm |
| Cm7 | Cm7 | F | F/A |
| Bb | D7 | Gm | Gm |
| Cm7 | Cm7 | F | Eb F |

Première étape : essayons de déterminer la tonalité du morceau. Pour cela, cherchons d’abord si nous détectons un accord de septième pouvant nous indiquer le cinquième degré de la gamme. L’introduction nous fournit un Fa 7 (F7) qui semblerait nous aiguiller vers une gamme de Si bémol – ce que confirmerait la présence de l’accord Bb – tandis que le refrain nous donne un D7 qui nous conduirait vers une gamme de Sol – ce que confirmerait également la présence de l’accord de Gm.

Bonne nouvelle ! Ces deux découvertes ne sont absolument pas contradictoires. Sol mineur étant la gamme relative de Si bémol Majeur (nous reverrons ce terme de « gamme relative »), elle est composées des mêmes notes (Sib, Do, Ré, Mib, Fa, Sol et La). Ces deux gammes peuvent donc tout à fait cohabiter au sein d’un même morceau. Par cette utilisation d’une gamme majeure et de sa relative mineure nous accédons, en quelque sorte, à deux facettes d’une même tonalité : une facette plus affirmative et joyeuse et une facette plus triste voire sombre.

Les autres accords de la chanson nous confirment-ils cette première supposition ? Oui. Les autres accords de la chanson sont composés des notes de la tonalité Si bémol Majeur soient les mêmes notes que dans Sol mineur (Je me répète ? C’est pour m’assurer de votre bonne compréhension !). Ainsi, l’accord à quatre sons correspondant au deuxième degré de Bb Majeur est bien Cm7 et le quatrième degré Eb7M comme nous les voyons apparaître dans la grille harmonique.

Deux exceptions cependant :

D’une part avec le D7 qui a une fonction harmonique comme nous le verrons dans l’étude prochaine des gammes mineures.

D’autre part avec l’enchaînement Eb7M | Eb | Ebm7M | Ebm, un effet de style autour de la tonalité de départ, jouant avec le passage progressif du mode majeur au mode mineur. Ce procédé accentue le côté dramatique de la chanson en créant une évolution sous forme de voicing sur des accords très proches au niveau de leur composition : Entre Eb7M et Eb, seule la 7ème de l’accord (le Fa) est supprimée. Entre Eb et Ebm7M, la tierce est minorisée et la septième Majeure est réintégrée. Enfin, entre Ebm7M et Ebm, la septième majeure est à nouveau supprimée.

Que de manipulations de tierces et de septièmes ! Ces opérations sont courantes et permettent, comme la modulation, d’apporter du relief à nos chansons. Le terme de voicing que j’ai employé plus haut et qui a du vous extirper un « hein ?!! » des plus élégants sera expliqué et détaillé un jour ou l’autre sur ce même blog.

Comme vous le voyez, nous avons encore beaucoup à apprendre ensemble, alors à très bientôt sur Une Plume & Une voix !

Analyse d’une chanson : Des ricochets


© Virginie RoubliqueAïe, je vais encore me faire enguirlander par
Une Plume pour tenter de disséquer une chanson que nous aimons toutes les deux. Déjà la dernière fois, quand je vous avais parlé de A ma place, j’avais eu droit à une réaction explosive de surprise de sa part, alors là je crains le pire.

Tant pis, je prends le risque. En plus, c’est sa faute à elle, c’est elle qui a commencé en me faisant monter les larmes à la lecture de son dernier article.

La chanson dont je veux vous parler c’est Des ricochets du Collectif Paris-Africa. Pour moi, cette chanson est juste une perle. Ni plus, ni moins. Le genre de chanson que j’ai envie d’écouter et de ré-écouter, que j’ai envie de fredonner et que j’aurais envie d’écrire.

Mais qu’est-ce qui fait que cette chanson me fait cet effet là ?

Relisons d’abord le texte ensemble :

J’aurais pu être un môme,
Un bout de chou qui sourit,
Et se fout d’être mouillé,
Comme de la dernière pluie.

Mais ici il n’y a pas d’eau,
Qu’un silence ordinaire,
Qui ne cesse de peser
Sur nous comme un enfer

Moi ce que je voulais c’est jouer
Mais pas avec ma vie
Je vous regarde verser
Des larmes qu’on n’a plus ici

Moi ce que je voudrais c’est danser
Pour faire tomber la pluie
Je vous regarde creuser
La terre mais pas des puits

Je ne veux pas l’aumône,
Je ne veux pas déranger,
Mais juste un peu d’eau,
Pour faire des ricochets, faire des ricochets.

J’aurais pu être un môme,
(Au destin magnifique)
Comme un autre qui grandit,
(Loin des dunes d’Afrique)
Sans avoir à scruter
(Sans avoir à subir)
Un ciel qui vous oublie
(Un ciel sans avenir)

Je ne demande pas un ruisseau
Encore moins une rivière
Je veux seulement jeter,
Des bouteilles à la mer

Moi ce que je voulais c’est jouer
Mais pas avec ma vie
Je vous regarde verser
Des larmes qu’on n’a plus ici

Moi ce que je voudrais c’est danser
Pour faire tomber la pluie
Je vous regarde creuser
La terre mais pas des puits

Je ne veux pas l’aumône,
Je ne veux pas déranger,
Mais juste un peu d’eau,
Pour faire des ricochets, faire des ricochets.

L’analyse des champs lexicaux nous donne le résultat suivant : la chanson parle principalement d’eau (mouillé, pluie, eau, puits, larmes, verser, ruisseau, rivière, mer…). Ok, pas besoin de faire une analyse très poussée pour s’en rendre compte. Mais elle évoque aussi l’enfance et le jeu (« môme », « bout de chou », « sourit », « jouer », « danser », « ricochet », …), la nature (« terre », « ciel », « dunes d’Afrique », « ruisseau », « rivière », …), la désolation (« silence », « peser sur nous », « enfer », …) et l’impuissance (« J’aurais pu », « Ici il n’y a pas », « subir », « Ce que je voulais », « Ce que je voudrais », « Je vous regarde »).

Ainsi cette chanson nous dit que si les enfants d’Afrique dont il est question ont besoin de notre aide, c’est parce qu’ils n’ont simplement pas eu la même chance que les enfants nés ici en France, qui jouent dans les flaques et qui ne manquent de rien. Que dans ces pays d’Afrique où la famine sévit, le manque d’eau est simplement un fait, une réalité contre laquelle on ne peut même pas se rebeller.

A la seconde lecture, on remarque que la chanson évoque aussi un thème d’actualité qui dérange : la mendicité (« l’aumône », « je ne demande pas », « je vous regarde », « mais juste un peu d’eau » …). Le sens profond de la chanson est, je crois, de nous faire prendre conscience de la nécessité de la solidarité envers ces pays. Pourquoi on nous sollicite ? Pas pour nous faire culpabiliser (« Je ne veux pas l’aumône »), pas pour nous embêter (« Je ne veux pas déranger »), mais parce qu’il n’y a simplement pas d’autres solutions.

La phrase « Je ne veux pas déranger » me touche particulièrement. C’est une situation très difficile que de devoir solliciter l’aide extérieure pour survivre. Mais on en est là : sans aide de la part des pays riches, ces enfants ne deviendront jamais adultes. J’apprécie dans cette chanson qu’elle n’utilise pas la culpabilisation. Ce n’est pas de la faute des pays riches s’il n’y a pas d’eau dans ces pays du sud, mais ça devient la responsabilité de tous si l’avenir de ces enfants est menacé par le manque d’eau.

Voila mon interprétation du texte. N’hésitez pas à la compléter par votre propre compréhension.

D’un point de vue de l’harmonie, j’ai presque été un peu déçue en étudiant la grille d’accords de la chanson : elle est toute simple.  Quatre accords, tous issus de la tonalité de Ré mineur. Pas de modulation, pas d’emprunt dans une autre tonalité. Et puis finalement, cette simplicité sert l’efficacité de la chanson. Pas besoin de plus :

© Virginie RoubliqueCouplet
Dm | Dm | C | C
Dm | Dm | C | C

Refrain
Dm | Fmaj7 | C | Gm
Dm | Fmaj7 | C | Gm

Alors, qu’est-ce qui nous plait tant dans la musique de cette chanson ? En vrac :

  • Le rythme : C’est une chanson qui bouge. Le tempo n’est pas très rapide, mais l’accentuation à contre-temps lui donne un côté dansant, comme dans le reggae par exemple. Nous reparlerons de cette accentuation à contre temps, mais pour vous l’expliquer en quelques mots, le premier temps, qui est celui que l’on appelle temps fort (accentué dans de nombreux styles de musique) est ici en retrait, au profit du deuxième temps (Idem pour les temps trois et quatre). Ou si vous préférez, l’accord de guitare est joué plus fort sur le deuxième temps que sur le premier. Essayez de compter 1, 2, 3, 4 sur le rythme du refrain, vous verrez que ça donne 1 – 2 – 3 – 4 !
  • Le mélange des voix : Une soixantaine d’artistes ont été réunis pour ce titre et les voix ont été arrangées de très belle manière, pour se compléter, pour contraster les unes avec les autres tout en conservant une impression globale très harmonieuse. Tout le monde y trouve sa place, peu importe son origine.
  • Les arrangements : au delà des percus, guitares, et autres instruments, ce sont principalement les arrangements des voix qui donnent du charme à la chanson. Tendez l’oreille, il y en a partout : des choeurs, des contre-chants, des questions-réponses, sans oublier, peut-être ma préférée, la voix masculine rap scandant « Jeu-veu-pa -l’au-mo-neu-jeu-veu-pa-dé-ran-ger »!
  • Une mélodie accrocheuse : oui, car plus que la trame harmonique d’une chanson, c’est la ligne mélodique du chant qui marque les esprits et qui entête (Dites-moi qu’après avoir regardé le clip il y a quelques minutes, vous n’êtes pas en train de fredonner « Je veux pas l’aumône – Non non non ! »…)
  • L’optimisme : Malgré la gravité du texte, cette chanson se veut résolument optimiste. Et c’est principalement l’interprétation qui apporte la bonne humeur nécessaire pour adoucir, dédramatiser le thème. C’est d’ailleurs un élément qui parle magnifiquement de l’Afrique car le recours à l’humour et à l’optimisme dans une situation très sombre est une richesse propre aux populations d’origine africaine. On retrouve cet aspect dans les vieux blues noir-américains par exemple. On en reparlera…
  • Le clip : parlons-en du clip. Je le trouve superbe. Il sait à la fois mettre en valeur les artistes qui ont participé à l’enregistrement et nous rappeler, par de très belles images, de quoi parle la chanson. Alors, même si c’est un peu hors-sujet, je voulais le dire, na !

Je crois que j’ai fait le tour. Avant de vous laisser seuls avec cet air entêtant, je vous donne encore quelques infos sur la chanson :

Auteurs : Lionel Florence et Patrice Guirao
Compositeur : Frédéric Château
Producteur : Paris Africa
Sortie en Octobre 2011
© Virginie RoubliqueInterprètes : Alizée, Alpha Blondy, Amaury Vassili, Amel Bent, Anggun, Arielle Dombasle, Bénabar, Bob Sinclar, Chico & Les Gypsies, Chimène Badi, Christophe Willem, Claudia Tagbo, Colonel Reyel, Dave, David Hallyday, Didier Wampas, Elisa Tovati, Fatals Picards, Faudel, Florent Mothe, Gary Fico, Gérard Lenorman, Grégoire, Hélène Ségara, Inna Modja, Jane Birkin, Jenifer, BB Brunes, Jérôme Commandeur, Jérôme Van Den Hole, John Mamann, Joyce Jonathan, Judith, Julie Zenatti, Kenza Farah, Lââm, Liane Foly, M Pokora, Magic System, Manu Katché, Maurane, Mélissa Nkonda, Merwan Rim, Mickaël Miro, Mikelangelo Loconte, Mimie Mathy, Moïse N’Tumba, Mokobe, Natasha St Pier, Nicolas Peyrac, Nolwenn Leroy, Nyco Lilliu, Olivier de Benoist, Ophélie Winter, Passi, Patrick Fiori, Pep’s, Philippe Lavil, Quentin Mosimann, Salvatore Adamo, Shy’m, Sofia Essaïdi, Soprano, Tal, Tiken Jah Fakoly, Tina Arena, VV Brown, Ycare.

Analyse d’une chanson : A ma place

Quoi de plus logique, lorsque l’on souhaite apprendre à écrire des chansons, que d’étudier ce qui se fait de mieux en la matière ? Bien sûr, vous me direz : « ce qui ce fait de mieux » est une approche assez subjective. N’empêche que, la chanson que j’ai sélectionnée pour cette première analyse est un très beau duo, efficace et immédiatement reconnaissable à l’oreille. Le texte est (encore une fois, de mon point de vue) très bon et, c’est bien simple, même le clip est réussi.

Écrite et interprétée par Zazie et Axel Bauer, A ma place se positionnera parmi les meilleures ventes de l’été 2001, ce qui, sans être obligatoirement un gage de qualité, témoigne néanmoins de l’efficacité de la recette.

Le texte

Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore par cœur, le voici :

Serait-elle à ma place | Plus forte qu’un homme | Au bout de ces impasses | Où elle m’abandonne
Vivre l’enfer | Mourir au combat | Faut-il pour lui plaire | Aller jusque là
Se peut-il que j’y parvienne | Se peut-il qu’on nous pardonne
Se peut-il qu’on nous aime | Pour ce que nous sommes

Se met-il à ma place | Quelquefois | Quand mes ailes se froissent | Et mes îles se noient
Je plie sous le poids | Plie sous le poids | De cette moitié de femme | Qu’il veut que je sois
Je veux bien faire la belle | Mais pas dormir au bois | Je veux bien être reine | Mais pas l’ombre du roi
Faut-il que je cède | Faut-il que je saigne
Pour qu’il m’aime aussi | Pour ce que je suis

Pourrait-il faire en sorte  | Ferait-elle pour moi
D’ouvrir un peu la porte | Ne serait-ce qu’un pas
Pourrait-il faire encore |Encore un effort
Un geste un pas vers moi | Un pas vers moi

Je n’attends pas de toi | Que tu sois le (la) même | Je n’attends pas de toi | Que tu me comprennes
Mais seulement que tu m’aimes | Pour ce que je suis

Se met-elle à ma place | Quelquefois | Que faut-il que je fasse | Pour qu’elle me voie
Vivre l’enfer | Mourir au combat | Veux-tu faire de moi | Ce que je ne suis pas
Je veux bien tenter l’effort | De regarder en face | Mais le silence est mort | Et le tien me glace
Mon âme sœur | Cherche l’erreur | Plus mon sang se vide | Et plus tu as peur

Faut-il que je t’apprenne | Je ne demande rien
Les eaux troubles où je traine | Où tu vas d’où tu viens
Faut-il vraiment que tu saches | Tout ce que tu caches
Le doute au fond de moi | Au fond de toi

Je n’attends pas de toi | Que tu sois le (la) même | Je n’attends pas de toi | Que tu me comprennes
Mais seulement que tu m’aimes | Seulement que tu m’aimes | Pour ce que je suis

Quand je doute | Quand je tombe | Et quand la route | Est trop longue
Quand parfois | Je ne suis pas | Ce que tu attends de moi
Que veux-tu | Qu’on y fasse | Qu’aurais-tu fait | A ma place

Vous connaissez d’ores et déjà mon avis sur ce texte.

Pour expliquer mon enthousiasme, je vous dirais que je trouve que ce texte exprime merveilleusement bien les incompréhensions qui peuvent exister au sein d’un couple, sans cependant sombrer dans le cliché ni dans le jugement. Il reprend les idées préconçues sur le rôle de l’homme (« Mourir au combat ») et celui de la femme (« Dormir au bois ») et sur la douleur qui peut en résulter.

Elle nous avoue sa difficulté à concilier la part de féminin et la part de masculin qui cohabitent en elle par un jeu de mots très élégant (« mes îles » et « mes ailes »). Elle nous dévoile également un conflit intérieur entre son désir de proximité (« Un pas vers moi ») et sa volonté de ne rien exiger de son partenaire (« Je ne demande rien »).

Quant à Lui, il est touchant quand il montre son désaccord et son désarroi (« Faut-il aller jusque là ? ») vis-à-vis du rôle de l’homme fort qu’on lui impose (« Vivre l’enfer, Mourir au combat »).

Par le jeu du duo et de l’alternance, on a l’impression que chacun des antagonistes est dans sa propre bulle, mélangée maladroitement et presque par hasard, à la bulle de l’autre. Que le couple est une zone de conflit et de concessions entre deux mondes fondamentalement différents.

Les principaux champs lexicaux mis en œuvre sont ceux de la difficulté (« qu’on y parvienne », « je plie sous le poids », « je doute », « La route est trop longue »), de la douleur (« Mon sang se vide », « je saigne ») et du compromis (« Faire en sorte », « Que je cède », « Un Effort », « Un geste », « Un pas vers moi »). Le champ lexical amoureux est présent lui aussi (« qu’on nous aime », « mon âme sœur », « que tu m’aimes », « que tu me comprennes ») mais systématiquement nuancé voire écrasé par des mots des champs lexicaux précédents.

La structure

La structure en elle même n’a rien d’original et s’appuie au contraire sur une forme éprouvée : l’alternance couplets / refrain. On remarque tout de même une petite variante par la présence, juste avant le refrain, d’un échange chanté annonçant celui-ci. Nous noterons également, à la fin de chanson, une construction qui sort de la répétition couplet / pré-refrain / refrain et conclut la chanson.

Intro (instrumental)

Couplet 1 (Lui)

Couplet 2 (Elle)

Pré-refrain (Dialogue Elle – Lui)

Refrain (Elle & Lui à l’octave)

Couplet 3 (Lui)

Pré-refrain (Dialogue Lui – Elle)

Refrain (Elle & Lui à l’octave)

Variation / Fin (Elle & Lui à deux voix)

Ce qui rend cette structure intéressante, puisque ce n’est pas son originalité, c’est l’utilisation des différentes possibilités offertes par l’interprétation en duo :

  • Les couplets sont chantés en alternance : Un couplet entier chanté par Lui, puis un couplet chanté par Elle et encore un couplet par Lui.
  • Les pré-refrains sont en forme de question/réponse : C’est à dire que la phrase de l’un répond à la phrase précédente de l’autre.
  • Les refrains sont chantés à l’octave : Les deux interprètes chantent la même mélodie, mais Elle la chante plus aigu que Lui, ce qui permet d’ailleurs de bien distinguer leur deux voix.
  • Enfin, la variation en fin de chanson est chantée à deux voix : Elle et Lui chantent chacun une mélodie différente dont les notes se mélangent de manière harmonieuse.

Par les différents moyens évoqués ci-dessus, le duo apporte à la chanson une certaine symétrie (Alternance des couplets, alternance des phrases dans le pré-refrain, inversée dans le second pré-refrain…). Cependant, la rigidité et la lourdeur qu’impliquerait une symétrie absolue sont adoucies ici par plusieurs « manquements » à cette règle. Tout d’abord, l’équilibre voix féminine / voix masculine n’est pas constant et Lui chante un couplet de plus qu’Elle. Ensuite, Lui chante le premier couplet une octave plus bas (plus grave) que le second. Enfin la mélodie du premier couplet chanté par Lui n’est pas tout à fait identique à la mélodie du second. La trame harmonique de ces deux couplets est d’ailleurs différentes.

Cette remarque nous amène tout naturellement à examiner la trame harmonique du morceau.

La grille harmonique

Intro
|  Em  |  Em  |  Em  |  Em5b |

couplet 1
|  C   |  Em  |  C   |  Em   |
|  C   |  Em  |  Bm  |  Am   |
|  C   |  D   |  C   |  Em   |
|  C   |  Bm  |  Em  |  Em5b |

couplet 2
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |
|  Em  |  Em  |  C   |  Am   |

Pré-refrain
|  C   |  Em  |  C   |  Em   |
|  C   |  Em  |  Bm  |  Am   |

Refrain
|  C   |  D   |  C   |  Em   |
|  C   |  Bm  |  Em  |  Em5b |

couplet 3 (Idem Couplet 2)

Refrain 2
|  C   |  D   |  C   |  Em   |
|  C   |  Bm  |  C   |  Bm   |

Variation / Fin

|  C   |  D   |  Em  |  D    |
|  C   |  D   |  Em  |  D    |
|  C   |  A   |  G   |  A    |
|  C   |  D   |  D   |  D    |
|  Em  |

Dès l’intro, on peut deviner que le morceau est en Mi mineur, puisque cet accord y est martelé. La gamme de Mi mineur, et vous pouvez le retrouver en vous référant à l’article sur les intervalles, contient les notes Mi, Fa#, Sol, La, Si, Do et Ré.

L’appartenance à la gamme de Mi mineur est confirmée par l’analyse des accords utilisés dans la chanson qui appartiennent tous à la gamme de Mi mineur.

Tous… sauf (car il faut bien des exceptions) Em5b et A. Dans un morceau, quand un accord n’appartient pas à la tonalité principale, c’est qu’il a une autre fonction. Analysons la fonction de ces deux accords Em5b et A.

L’accord Em5b, n’est d’habitude pas très utilisé dans les chansons. Or il revient comme un leitmotiv dans A ma place. Par rapport à l’accord Em qui le précède, il possède une quinte diminuée (au lieu d’une quinte juste) ce qui lui donne une couleur particulière. La seule fonction de cet accord est donc esthétique et c’est cette couleur qui rend la chanson reconnaissable dès l’introduction.

L’accord A qui apparait à la fin de la chanson a une toute autre fonction. C’est un accord courant, mais qui n’appartient pas à la gamme de Mi mineur. Il s’agit d’un accord de modulation, c’est à dire qu’il fait passer le morceau dans une autre tonalité. Nous détaillerons le principe de la modulation dans un article ultérieur, mais nous pouvons tout de même déduire de la présence de cet accord A une modulation en Ré Majeur : En effet, l’accord de A est constitué des notes La, Do# et Mi, c’est à dire que l’on ajoute une nouvelle altération (Do#) au Fa# que nous avions déjà dans la gamme de Mi mineur. La gamme qui comprend à la fois un Fa# et un Do# est la gamme de Ré Majeur. D’ailleurs, cette modulation est accentuée par l’utilisation répétée de l’accord D à la fin du morceau.

A ceux que cette explication aurait désarçonnés, je propose simplement de tendre l’oreille. Sur la dernière partie de la chanson on entend que l’on bascule dans autre chose, que le morceau prend une autre direction. C’est tout simplement ce changement que l’on appelle modulation.

Cette modulation en Ré Majeur est de courte durée puisque la chanson se termine sur un Mi mineur (accord qui n’existe par dans la tonalité de Ré Majeur) nous ramenant ainsi à la tonalité d’origine du morceau.

Ouf! Nous n’irons pas plus loin dans l’analyse harmonique de la chanson.

Cela suffit d’ailleurs puisque nous avons détaillé ensemble ce qui fait la qualité du texte (des champs lexicaux bien identifiés et servant les thèmes abordés + des jeux de mots subtils) et l’efficacité de la trame harmonique (une grille simple en forme de couplets/refrain + une modulation en guise de variation + un leitmotiv donnant une couleur et une identité à la chanson). Deux ingrédients de base, indispensables à la recette d’une bonne chanson.

Nous verrons une prochaine fois les éléments d’assaisonnement. A très bientôt!