Numérique, bordel !

Quelle entrée, en matière !

Hum, pardon pour le gros mot. Pour ma décharge, c’est une citation. Vous imaginez bien que je ne dirais pas une chose pareille de ma propre initiative. A présent que le malentendu est évité, je vous explique : Cette expression est née sur les réseaux sociaux lors d’un débat sur l’emploi de deux termes – numérique et digital – pour désigner ce qui a trait aux nouvelles technologies de l’information (encore des termes dont nous pourrions débattre, d’ailleurs).

D’un côté, il y a les puristes. Ceux qui disent numérique, par opposition à analogique et surtout qui estiment que c’est la meilleure traduction du mot anglais digital, puisque digit en anglais et dans ce contexte signifie chiffre. Une donnée informatique est numérique, ce sont les empreintes qui sont digitales. Vous avez compris le raisonnement.

De l’autre côté, il y a les emphatiques. Ceux qui s’inventent des définitions complexes, du style « numérique ça se rapporte à une chose dont il existait une version analogique avant l’arrivée de l’informatique » alors que « digital ça se rapporte à une chose nouvelle qui a été créée avec les nouvelles technologies ». Pourquoi pas.

Au milieu de ce beau monde, il y a les esthètes, un rien opportunistes. Ceux qui trouvent qu’on aurait tort de se priver du mot digital, tellement chic puisque les anglo-saxons l’utilisent. Ils emploient donc l’un ou l’autre terme selon que l’expression « sonne mieux » de telle ou telle manière. Une entreprise du numérique, un service digital, un document en version numérique ou un objet utilisant les technologies digitales. Tout est question de goût.

Et puis, enfin, il y a les pragmatiques. Ceux qui comprennent le point de vue rigoriste mais à qui l’évolution des pratiques donne des raisons de le nuancer. En effet, aujourd’hui, de nombreuses technologies numériques proposent une approche tactile. Quand vous verrez pour la première fois un ado tenter de faire défiler l’affichage d’un ordinateur ou d’une télévision en caressant latéralement l’écran de ses doigts, vous comprendrez que, s’il est correct de dire que les nouvelles technologies sont numériques, les usages découlant de ses nouvelles habitudes sont clairement digitales puisqu’on y met les doigts !

Sur ces considérations sémantiques, je vous souhaite une bonne lecture digitale sur vos appareils numériques. A moins que ce ne soit l’inverse.

Contraintes et cerisiers en fleur

J’affectionne particulièrement d’écrire en me fixant des règles et des contraintes. Souvenez-nous, nous en avons déjà parlé à plusieurs reprises, ainsi que des maîtres de l’OuLiPo et notamment Georges Perec, dont nous avions commenté la Disparition

Je voudrais aujourd’hui vous parler des Haïkus, ces petits poèmes japonais qui me ravissent. Je ne suis pas une spécialiste, juste une amatrice de ces petites gourmandises poétiques qui se dégustent en une bouchée, et qui vous invitent, l’espace d’un instant, à ressentir, vibrer, voyager.

Ce qui, pour moi occidentale, n’est qu’une distraction de l’esprit, est au Japon un art sérieux et codifié. Codifié, avec des règles strictes… qu’on peut enfreindre. Et sérieux… mais l’humour est autorisé, ainsi que les figures stylistiques, dans une certaine mesure et dans le respect de l’esprit du Haïku.

Quel est donc cet « esprit » du Haïku ? Je vais essayer de vous expliquer ce que j’en ai compris. Tout d’abord, le Haïku est en lien avec la nature et avec les saisons, ou les cycles naturels importants, comme celui de la lune. Ces saisons et cycles peuvent être cités ou mieux, évoqués. Ensuite, le Haïku est l’expression de l’intemporalité, du temps suspendu et de l’éphémère. Les phénomènes qu’il décrit sont brefs, fugaces. L’instant présent – une goute de pluie, un animal qui apparait puis s’évanouit – laissant parfois comme une impression d’illusion.

Quant aux codes du Haïku, je préfère éviter de vous dire des bêtises en essayant d’être très précise, mais :

  • Le Haïku est fait pour être dit en un souffle, il est donc très court
  • Dans l’écriture japonaise, il s’écrit sur une seule ligne verticale mais comporte au moins une césure
  • Il est composé de 17 « mores » (en quelques sortes les pieds du poème), découpés ainsi 5+7+5.

Ces règles peuvent être transgressées (et le sont, notamment par les maîtres) et chaque transgression porte un petit nom bien particulier, selon qu’on a ajouté un « more », modifié le rythme 5-7-5 ou omis la référence à la saison.

L’adaptation française implique aussi, vous vous en doutez, de grosses entorses aux règles et à l’esprit Haïku. Je ne sais pas si les maîtres japonais apprécient la traduction de leurs poèmes en d’autres langues, mais pour ma part, je trouverais dommage de ne pas me délecter de ces petits plaisirs !

Assez parlé, je vous propose d’en lire un ou deux, par le maître Matsuo Basho, dans l’une de leurs traductions françaises (on trouve de nombreuses traductions différentes pour un même Haïku) :

Le vent violent déchire le bananier
Toute la nuit j’écoute la pluie
Dans un seau

Un autre, plus connu :

Un vieil étang
Une grenouille plonge
L’eau se brise

Vous l’avez compris, nous avons à faire là à une matière pour spécialistes. Je ne résiste cependant pas à la joie de m’y essayer. En voila un de mon cru :

Cendre du passé
Une brise de printemps
L’aura dispersée

J’en conviens, il me faudra encore me perfectionner.

Ca vous dit d’essayer ?

Sujet de désaccord

desaccordJe disais donc que je n’étais pas d’accord avec l’annonce du dernier article d’Une Plume. Ça arrive, oui. En fait, je ne suis pas d’un avis entièrement différent, mais il l’est suffisamment pour que je dise que je ne suis pas d’accord.

La semaine dernière, Une Plume écrivait « Mais revenons plutôt à l’écriture de chansons, poèmes, essais ou romans. D’une façon ou d’une autre, il leur faut un sujet, une base, un « truc dont ça parle », même si parfois on s’en éloigne en chemin. ». Et bien, je ne suis pas d’accord, on n’a pas besoin de savoir « de quoi ça va parler » pour commencer à écrire. C’est mon avis. Aujourd’hui, j’aurais très bien pu vous écrire un article complet sans avoir su, au démarrage, de quoi j’allais vous parler. Bien sûr, une fois que l’on a commencé et avancé dans l’écriture, il vaut mieux trouver un sujet, sinon l’article (ou le poème, ou le roman, ou la chanson, …) risque d’être ennuyeux et déstabilisant pour le lecteur. Et même pour l’écrivant, cela devient vite inconfortable, si l’on ne fait pas partie de la catégorie des auteurs qui prennent plaisir à s’écouter parler, enfin écrire, même quand ils n’ont rien à dire. Mais bref…

Tout cela pour vous expliquer que, selon moi, ce n’est pas d’un « sujet » dont on a besoin pour commencer à écrire. J’entends certains d’entre vous dire « non, c’est d’un papier et d’un stylo ». Très amusant certes, mais ce n’est pas de cela non plus dont je veux parler. A mon sens, pour commencer à écrire, il faut disposer d’une « source d’inspiration » et c’est loin d’être la même chose qu’un « sujet ». Non, non, Une Plume, ce n’est pas du chipotage !

Je suis capable (et ça ne tient pas à mes qualités intrinsèques, je tiens à le préciser) d’écrire une chanson à partir du bruit de ma machine à laver dans la pièce à côté. Je peux commencer un texte par un jeu de mot lu sur une affiche publicitaire et que j’ai trouvé amusant. Je sais qu’en me lançant un défi (comme écrire un texte sans utiliser une certaine lettre), en me fixant une contrainte, un champ lexical ou juste en brodant autour d’un mot, un texte peut émerger.

Dans ces cas là, souvent, le sujet vient après. C’est seulement dans un second temps que le texte prend une orientation. Parfois, une fois cette direction prise, les mots du début sont raturés et supprimés du texte définitif. Ces mots n’auront peut-être servi que d’amorce pour embraser les bûches de l’inspiration.

On fait un essai ? Je suis sûr que vous avez pris le coup de la machine à laver pour de la provoc… Je vous prends au mot et relève le défi. Comme ça, sans filet et devant tout le monde…

 Clong, clong, clong… Qu’est-ce qui cogne encore contre la paroi du lave linge ? Ce bruit sourd, métallique, ce n’est pas normal. Pourtant après le passage du réparateur il y a un mois, la machine tournait sans problème. Qu’est ce qui est à nouveau cassé ? Décidant de passer à l’action, sans attendre que la machine tombe en panne et que ma buanderie soit à nouveau inondée, je m’approche du hublot. Scrutant le tambour à travers la mousse et les masses colorées mouvantes, je finis par apercevoir l’objet, la source des bruits suspects. Une clef ! Pas une des miennes, je ne la reconnais pas. Je fixe la clef qui tournoie, se heurte aux parois et se perd entre les bras de chemises et les jambes de pantalons. Ses pantalons… la clef est elle tombée d’une de ses poches ? Évidemment, comment serait-elle arrivée là, sinon. Mais qu’ouvre-t-elle ?

Voila, j’ai trouvé un sujet sur quoi écrire. J’ai une idée, une trame qui se forme. Je ne sais pas si je conserverai ce démarrage ou si j’en changerai tous les mots. Mais j’ai mon sujet ! Alors, Une Plume, prête à essayer ?

La (non-)concordance des temps

TempsLa semaine dernière, rappelez-vous, c’est Une Plume qui voulait vous parler du temps. Elle avait finalement renoncé par manque de …temps bien sûr. Ce soir, je prends sa suite en tentant de vous parler non pas du temps, mais des temps. Des temps et de leur concordance. Si vous creusez dans vos mémoires jusqu’à vos années collège pour y puiser dans le programme scolaire de grammaire, vous retrouvez sans doute un vague souvenir des cours sur la concordance des temps. Souvenir de ces règles compliquées et pas toujours compréhensibles qui définissent la « correspondance nécessaire entre le temps du verbe de la proposition principale et le temps du verbe de la proposition subordonnée. »  Ouf… Je ne sais pas pour vous, mais pour moi il ne s’agit pas d’un très bon souvenir. Voila pourquoi je ne compte pas vous ennuyer avec un cours de grammaire (aussi douce que fusse sa chanson).

Certes, il serait intéressant de reprendre ensemble toutes les règles de grammaire qui permettent, en fonction des relations d’antériorité, de simultanéité ou de postériorité entre deux actions, de définir les temps à utiliser pour les verbes de ces deux actions. Mais comme pour la précision et l’exhaustivité, c’est Une Plume la spécialiste, je lui laisse l’initiative de cet article !

Je voulais par contre, aujourd’hui, vous sensibiliser à l’importance du choix des temps dans un écrit. Ce qui va rendre un texte vivant et lui donner du relief, ce sont les verbes. Les temps selon lesquels ces verbes sont conjugués apportent au lecteur non seulement une information sur le sens de la phrase mais influent également sur la perception subjective de l’action. Et justement, quand il s’agit de subjectivité, le littéraire en oublie la grammaire pour laisser parler son intuition. Ainsi, quand Sartre écrit « Elle claquait des dents : Ils passeront par Laon, ils brûlerons Paris. », le grammairien peut ranger au placard sa concordance des temps pour admirer cette façon élégante d’introduire un discours indirect.

Chouette, mon côté indépendant et rebelle se réjouit d’avoir trouvé de nouvelles règles à enfreindre. Sauf que, si les écrivains les plus reconnus les ont enfreintes avant moi, peut-on encore parler de rébellion ? Là n’est pas la question, revenons plutôt à nos (mous) temps !

Un autre procédé, plus courant, consiste à utiliser des verbes au présent au milieu d’un texte au passé pour rendre l’action plus vivante, plus proche du lecteur. Pour illustrer ce propos, voici une chanson qui me plait beaucoup et que j’en profite pour partager avec vous : La Parisienne de Marie-Paule Belle.

Voici le début :

Lorsque je suis arrivée dans la capitale
J’aurais voulu devenir une femme fatale
Mais je ne buvais pas, je ne me droguais pas
Et n’avais aucun complexe
Je suis beaucoup trop normale, ça me vexe.

Je ne suis pas parisienne
Ca me gêne, ça me gêne
Je ne suis pas dans le vent
C’est navrant, c’est navrant
Aucune bizarrerie
Ca m’ennuie, ça m’ennuie
Pas la moindre affectation
Je ne suis pas dans le ton
Je ne suis pas végétarienne
Ca me gêne, ça me gêne
Je ne suis pas karatéka
Ca me met dans l’embarras
Je ne suis pas cinéphile
C’est débile, c’est débile
Je ne suis pas M.L.F.
Je sens qu’on m’en fait grief
M’en fait grief.

Bientôt j’ai fait connaissance d’un groupe d’amis
Vivant en communauté dans le même lit
Comme je ne buvais pas, je ne me droguais pas
Et n’avais aucun complexe
Je crois qu’ils en sont restés tout perplexes.

Je ne suis pas nymphomane
On me blâme, on me blâme
(…)

Dans cette chanson, les couplets sont au passé et le refrain au présent ce qui donne une impression d’accélération de l’action. Cet effet est d’ailleurs accentué par un changement de rythme de l’accompagnement. Et quand les procédés musicaux viennent renforcer les effets produits par le texte, on obtient une chanson réussie et efficace qui fait la joie de Une Voix !

C’est sur ces temps joyeusement non accordés et avec un futur qui en dit long sur le présent que je conclurai cet article. Il est déjà temps de passer à autre chose…