De la légèreté

légèretéJe voulais revenir sur mon dernier article. Vous avez remarqué ? Je fais souvent cela. Je vous écris quelque chose puis je m’aperçois que je ne vous ai pas tout dit, que j’ai négligé un aspect ou que j’ai manqué de nuance dans mes propos. En ingénierie informatique notamment, on appelle cela un processus itératif et incrémental. Itératif parce que l’on s’y reprend à plusieurs fois pour arriver au résultat final et incrémental parce qu’on apporte chaque fois un nouvel élément. Je ne suis pas ici pour vous parler méthodologie informatique, mais je m’aperçois que je fonctionne comme cela pour les thèmes que j’aborde dans mes articles, et que je fonctionne également parfois comme cela dans l’écriture de mes chansons et c’est d’ailleurs un peu ce que j’ai tenté de vous expliquer la dernière fois. Mais vous aviez suivi, bien sûr…

Ce que j’ai oublié de vous dire la dernière fois, c’est que ce n’est pas parce que l’on a envie d’écrire une jolie chanson qu’il faut prendre cet exercice trop au sérieux. N’hésitez pas à y mettre de la légèreté, à en rire, à essayer, à faire des expériences, sans vous concentrer sur le résultat. J’irais même jusqu’à dire : allégez-vous de la pression du résultat !

D’ailleurs, je vous conseille, pour votre premier essai, de choisir un thème léger : les vacances, la plage, le shopping ou le chocolat (soit dit en passant, le chocolat en chanson, ça marche très bien !). Plus le thème est léger, plus vous oserez vous lancer. Peut-être même persévérerez vous au point de nous faire le plaisir de partager vos essais sur ce blog ?

En tout cas, tout cela me donne envie de refaire un essai avec vous, sur un thème léger. Chiche ?

Partons sur le thème de la drague et sur le champ lexical du shopping, ça peut être rigolo. C’est parti !

Vocabulaire

Allez, je choisis mon vocabulaire : Shopping : acheter, prix, marchandise, produit, solde, promotion, caisse, étiquette, réduction, rabais, stock, vitrine, boutique, qualité, marques, emballage, dépenser, carte bleue, chèquier, essayage, cabine d’essayage, taille, pointure, modèle, mannequin, coloris, …

Premier jet

Y a l’embarras du choix
Dans cette soirée
Que des invités de marque
Déposés sur ce canapé
Comme des big Jims dans une vitrine
Bien emballés dans leur blue jeans
J’ai repéré un modèle qui me plait bien
Je ferais bien un essayage
Histoire de voir si c’est ma taille
J’hésite un peu sur la finition
Brun ténébreux ou blond platine
(J’évite le châtain, parait que ça déteint)
Ca tombe bien, y a une réduction
Deux pour le prix d’un
C’est trop bien

Mise en forme

Je vous avais prévenus que ce serait léger ! Que cela ne nous empêche pas de faire du tri et de mettre en forme ces bouts de phrases en vrac. Un autre conseil pour la mise en forme : ne vous imposez pas trop de limites, de règles. Une chanson peut avoir un refrain… ou pas, des couplets réguliers… ou pas ! L’important c’est que ça « sonne », mais nous en reparlerons.

Je n’avais pas prévu de faire les soldes aujourd’hui
Je me suis laissée entraîner par une amie
Qui m’a dit, je connais un endroit, t’en reviendras pas
Y en a pour tout les goûts, l’embarras du choix
 
Invités de marques, marques déposées
Alignés en rang sur le canapé
Dans leur emballage bleu, jean
Tout un assortiment de big Jims
 
J’ai repéré un modèle qui me plairait bien
Il me semble qu’à mon bras, il siérait si bien
Mais j’ai appris cette leçon avec l’âge :
Aucun engagement sans un essayage !
 
 
Pourvu, pourvu qu’il m’aille
Espérons qu’il sera à ma taille
 
J’hésite un peu, sur le coloris
Bof, le brun tire trop sur le gris
J’évite aussi le châtain
Il parait que ça déteint
 
Mais le blond et le roux
Sont tout à mon goût
 
Je n’avais pas prévu de faire les soldes aujourd’hui
Mais des offres comme ça, ça n’a pas de prix
Deux pour le prix d’un, ça c’est de la promo
Pour une fois que c’est moi qui joue les machos !
 

Allez, voilà, c’était pour rire, c’était pour jouer. J’espère que vous prendrez plaisir à essayer. Et n’oubliez pas la légèreté !

Se noyer dans un verre d’eau

Se noyer dans un verre d'eau6 heures de train… voila qui me laisse largement le temps de tenter d’écrire un petit texte de chanson. Oui, mais j’ai aussi un article à écrire, moi, cette semaine. Et pourtant j’ai plutôt l’envie d’écrire une chanson

Je vous propose de faire d’une pierre deux coups et de vous montrer la manière dont je m’y prends (parfois) pour écrire les textes de mes chansons.

Le point de départ

Tout d’abord il nous faut un élément de départ, une idée, une phrase, un thème. Je décide de partir d’une expression que j’affectionne particulièrement parce que (parfois) elle me va comme un gant. Cette expression c’est « Se noyer dans un verre d’eau » et elle résume parfaitement ce que je ressens (parfois) en situation de stress.

Nous allons donc faire une chanson qui parle de stress. Mais, qui en parle de manière imagée. Il ne s’agit pas de rédiger un rapport à l’inspection du travail ! Disons qu’on pourrait imaginer quelqu’un qui raconte sa difficulté à gérer son stress, mais sans employer le terme de stress ou les mots qui s’y rapportent.

Le champs lexical

Comment faire, allez vous me dire ? Eh bien nous allons simplement nous choisir un autre vocabulaire. Je vais commencer par déterminer les éléments lexicaux de mon texte. Je choisis tout d’abord de travailler sur le thème de l’eau et de la noyade puisque mon idée de départ m’y conduit tout naturellement. Je note tous les mots associés qui me passent par la tête, je laisse les associations d’idées se faire librement. Je m’aide d’ordinaire un dictionnaire des synonymes mais dans mon wagon de TGV, je n’en ai pas sous la main. Très bon exercice de mémoire et d’imagination…

Nous disions « Eau » et « noyade », ça me fait penser à : mer, mouiller, mouillé, couler,  dégouliner, liquide,  flaque, goutte, pluie, piscine, minérale, carafe, plonger, noyer, nager, sombrer, flotter, boire la tasse, apnée, plonger, étouffer, sauveteur, maître-nageur, prendre l’eau,  bikini (pas facile à placer celui-là), immersion, naufrage, brasse, vague, tourbillon, abordage, …

J’ai à présent pas mal d’éléments pour ma chanson. Je vais commencer à les rassembler sans y mettre vraiment d’ordre pour le moment. Je vais construire des expressions plus longues, des morceaux de phrases autour de mon thème du stress et avec les mots que j’ai identifiés : se noyer dans un verre d’eau, être en carafe, noyer le poisson, piscine à débordement, la goutte qui fait déborder le vase, avoir la tête sous l’eau, nager sous  la surface, être en apnée, trop plein qui déborde, …

Le premier jet

A présent, je commence à avoir des idées de plus en plus précises qui se forment dans ma tête. Je ne sais pas pour vous, mais chez moi, c’est flagrant. C’est comme si cette étude préliminaire et ces contraintes imposées avaient agit de manière incantatoire pour faire surgir l’inspiration.

Elle est là qui me tend les bras. Laissons la s’exprimer…

Ça vous surprend comme un naufrage
Une vague à l’âme sur la plage
C’est pas simple, mettez vous à ma place
De nager juste sous la surface
Je vis en apnée sous les dossiers
J’ai même commencé à sombrer
C’est comme un trop plein d’émotion
J’ai bien essayé de noyer le poisson
Faut dire que j’avais pas vu l’aileron
Je suis larguée par mes amarres
A la dérive et loin du phare
Je me perds dans un tourbillon
Bien loin de la ligne de flottaison
Je suis perdue dans le siphon
Ça coule de source, je suis en carafe
C’est clair comme une épitaphe
Qui sonne, qui crie, qui claque :
« Ci gît une goutte au fond d’une flaque »
Je garde toujours la tête sous l’eau
Je me prends pour un cachalot
Je ne nage jamais sur le dos
Je suis trempée jusqu’aux os
J’ai les dents comme des grelots
J’éclate en sanglot
Parce que je me noie dans un verre d’eau

Eh bien voila. C’est un peu brut, un peu déstructuré, c’est parfait pour un premier jet.

La mise en forme

Maintenant, appliquons le principe du couteau de boucher que je vous ai enseigné il y a pas mal de temps : raccourcissons, découpons, égalisons, arrondissons les angles…

Ça commence dans un tintamarre
Je me fais larguer par mes amarres
Sabordée, coulée comme une pierre
Avec l’envie de tout foutre en mer
 
C’est comme un trop plein d’émotion
J’ai écopé de dix ans de mousson
J’ai bien essayé de noyer le poisson
C’est juste que j’avais pas vu l’aileron
 
                               Si je garde toujours la tête sous l’eau
                               Si je me prends pour un cachalot
                               Si je ne nage jamais sur le dos
                               Je pourrais me noyer dans un verre d’eau
 
Je passe de la brasse au papillon
Bien en dessous de ma ligne de flottaison
Je me perds dans un tourbillon
La tête première dans le siphon
 
Çà coule de source, je suis en carafe
C’est limpide comme une épitaphe
Qui crie comme un drapeau qui claque :
« Ci-gît une goutte au fond d’une flaque »
 
                               Si je suis trempée jusqu’aux os
                               Si j’ai les dents comme des grelots
                               Si  j’éclate soudain en sanglot
                               Je pourrais me noyer dans un verre d’eau
 
Je rêve d’un pirate ou d’un sauveur
D’un prince ou d’un maître-nageur
Qu’ aurait le cran de se jeter à l’eau
Pour  m’aider à vaincre les flots
 
                              Si j’en fais bien sûr un peu trop
                              Si j’emploie toujours de grands mots
                              Si je suffoque sur le dos
                              Alors sauve-moi de mon verre d’eau

Voila. Je n’ai pas mis 6 heures à écrire ce texte (je vous rassure) et ce n’est certainement pas le meilleur que j’ai écrit. Il mériterait d’être encore retravaillé. Mais tout de même, pour des mots attrapés au vol entre deux cahots sur les rails et trois « Mesdames et messieurs, nous vous informons qu’un bar se trouve en voiture 14 de ce train », je ne suis pas trop mécontente du résultat. Si je voulais être vraiment sévère dans mon rôle de bouchère de texte, je ne conserverais que très peu de chose, mais je garderais quand même « Ci-gît une goutte au fond d’une flaque » et « l’envie de tout foutre en mer  » qui me plaisent beaucoup.

Vous avez compris le principe ?

Qui s’y colle à présent ?

Pour en finir avec La Disparition

Au cours du précédent article où je m’appliquai à imiter le style de Georges Perec dans La Disparition ou plutôt où j’appliquais à mon propos la même contrainte qu’il s’imposa dans son livre, je ne vous ai pas tout dit. J’ai tu, outre la voyelle interdite, également la genèse de ce roman si mystérieux, comme me le fit remarquer dans son commentaire, un lecteur assidu. L’article d’aujourd’hui a donc pour dessein de compléter la chronique par laquelle je croquais le fruit du lipogramme de Georges Perec.

Commençons par là : La Disparition est un lipogramme, soit le produit d’un procédé de style, appelé également lipogramme, consistant à écrire sans utiliser une lettre donnée. Cette règle est d’autant plus contraignante que la lettre est commune et que le texte est long. La Disparition est donc finalement un jeu de mots de quelque trois cents pages (!), articulé autour d’une contrainte très forte.

Et Perec est coutumier du fait. A partir de 1967, tous ses textes suivent une ou plusieurs contraintes littéraires. En effet, Il fait partie de ces auteurs qui considèrent les contraintes formelles non comme une gêne mais au contraire comme un  puissant stimulant pour l’imagination. La contrainte, en obligeant l’auteur à se départir de ses habitudes, à sortir de sa zone de confort, lui apporte une liberté nouvelle, lui donne accès à une facette de sa créativité dont ses automatismes le privaient.

Il est intéressant de noter que pour le lecteur, ces contraintes ne constituent pas une gêne au plaisir de la lecture. J’en veux pour preuve le succès, auprès du grand public, des œuvres de Perec ainsi que mon propre plaisir à la lecture de La Disparition. Ce qui plait chez cet auteur, c’est avant tout son art d’observer, d’analyser et de retranscrire le quotidien, sa façon de mêler matière autobiographique et éléments fictifs et son sens de la légèreté porté par son goût pour les histoires et pour le jeu.

Car pour Perec le verbicruciste, c’est bien d’un jeu dont il s’agit dans l’application de ces contraintes oulipiennes…  Mais je ne vous ai pas encore parlé de l’OuLiPo ? L’Ouvroir de Littérature Potentielle, dont Perec faisait partie, est une association d’écrivains et de mathématiciens fondée en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et, entre autres, l’écrivain et poète Raymond Queneau. L’OuLiPo se définit avant tout comme n’étant ni un mouvement littéraire, ni un séminaire scientifique, ni un groupement de littérature aléatoire. Il a pour objet la réflexion autour de la notion de contrainte pour encourager la création littéraire.

Une autre bien fausse idée qui a également cours actuellement, c’est l’équivalence que l’on établit entre inspiration, exploration du subconscient et libération, entre hasard, automatisme et liberté. Or cette inspiration qui consiste à obéir aveuglément à toute impulsion est en réalité un esclavage. Le classique qui écrit sa tragédie en observant un certain nombre de règles qu’il connaît est plus libre que le poète qui écrit ce qui lui passe par la tête et qui est l’esclave d’autres règles qu’il ignore.

Raymond Queneau, Le Voyage en Grèce

Les recherches de l’OuLiPo consistent ainsi, entre autres, en l’invention de contraintes littéraires nouvelles et en leur mise en application. Parmi les contraintes les plus connues, citons :

  • Le lipogramme, dont La Disparition est une illustration.
  • Le palindrome, qui se lit de la même manière de gauche à droite ou de droite à gauche : Zeus a été à Suez.
  • L’abécédaire, texte dont les initiales des mots successifs se suivent par ordre alphabétique : Alors Benoît Chanta Doucement Et Fifi, Gentiment …
  • La méthode S + n, méthode de substitution de chaque substantif par le Nème substantif suivant dans le dictionnaire.

Je n’entre pas plus dans le détail aujourd’hui mais chacun de ces procédés pourrait faire l’objet d’un article à part entière. Je confie d’ailleurs l’idée au vent frais du matin pour qu’il la transporte telle une plume légère au gré des embruns et la souffle avec douceur à l’oreille des rédactrices de ce blog…