L’emploi du temps

Image by Free-Photos on PixabayTic, tac. Tic, tac. Tic, tiiiiic, tac.

— Vous voyez ?! Elle a bien un problème !

— J’insiste, Madame, tout est normal.

— Mais non !!! Écoutez mieux ! Elle déraille ! Elle saute un temps, ralentit le suivant, reprend sa course. Parfois elle s’emballe comme une locomotive lancée à pleine vitesse sur ses rails, d’autres elle est lancinante comme un tortillard qui se traîne de gare en gare. Elle débloque je vous dis !

— Madame, elle se comporte on ne peut plus naturellement.

Il est bouché ce type, ce n’est pas possible… Une heure que je m’escrime à lui expliquer que j’ai besoin qu’il répare mon horloge, et qu’il me rétorque le plus patiemment du monde que tout est normal… Alors qu’il ne l’a même pas auscultée ! Il a tout juste daigné écouter son rythme et conclu qu’elle ronronne comme il se doit. Pour moi, il est soit idiot, soit incompétent. Et ça se dit spécialiste de ce type d’instrument ! Et ça a un agenda bourré de rendez-vous avec des pauvres gens comme moi, empêtrés dans les aléas de fonctionnement de leur horloge !

C’est que, voyez-vous, c’est embêtant ces petits dysfonctionnements. Parfois, ce n’est pas grand-chose, on arrive en avance ou en retard à un rendez-vous, ça ne prête pas à conséquence. Mais d’autres…

— Ecoutez Madame, je sais bien que ces nouveaux modèles sont complexes et que la clientèle n’y est pas encore bien habituée, mais je ne peux pas vous la remplacer par un ancien. Ils sont devenus trop rares et, disons, peu adaptés à l’époque…

— Eh bien, je ne sais pas moi, donnez-moi le mode d’emploi !

— Vous savez bien qu’il n’y en a pas, chaque modèle est unique, créé tout spécialement pour, et par, son possesseur. Vous procédez vous-même aux réglages selon vos désirs !

— Mes désirs ? Quand ai-je désiré qu’elle accélère les secondes à ce point ?! Qu’elle semble s’arrêter aux pires moments ? Qu’elle saute des pans entiers du cadran ?

Il soupire. Je vais finir par connaitre ce son par cœur…

— Madame, elle ne saute pas ces pans, c’est juste que, comment dire ? Vous ne la regardez pas au moment où elle les parcoure.

Je pense que mon air interloqué est suffisamment éloquent, il poursuit :

— Reprenons : cette horloge vous octroie toute une flopée de laps de temps pour une durée limitée et indéterminée.

— Oui…

— Vous employez ces moments comme bon vous semble.

— Oui, enfin, non : au boulot mon chef établit les dates limites, à la maison les enfants ont toujours faim à la même heure, mon mari décide des périodes de vacances, en plus le club de sport n’a pas des horaires très adéquats, les courses prennent toujours plus de temps que prévu, l’étude se termine à dix-sept heure trente, il y a toujours des bouchons qui ralentissent le mouvement à ces horaires, les séances de cinéma sont tard le soir, le…

— STOP !

Ça y est, il perd patience ! Le voilà agacé. A croire qu’il ne sait pas, lui, ce que c’est que d’avoir tant d’obligations et de contraintes et de jongler entre toutes ! C’est déjà bien assez compliqué sans qu’en plus une mécanique détraquée nous mette des bâtons dans les roues ! L’autre jour, par exemple, je m’installe tranquillement devant mon ordinateur, lis le message d’une copine sur Facebook, me régale d’une nouvelle super bien écrite sur un blog, consulte deux ou trois mails et … paf ! Pendant ce temps elle a avancé de trois heures ! Rien que ça ! Incompréhensible… Surtout quand on sait que le matin même, dans la salle d’attente du médecin, elle avait ralenti les minutes d’une manière in-sou-te-na-ble. J’en suis sûre, j’ai un modèle sadique.

— … et vos choix rétroagissent donc sur elle.

Mince, il a repris, qu’est-ce que j’ai loupé ? Ah, il enchaine.

— Typiquement, si vous choisissez, je ne sais pas, de faire du saut à l’élastique sans élastique ? Il est fort probable que vos laps de temps disponibles se tarissent aussitôt, d’où l’aspect indéterminé de la durée de fonctionnement de ces horloges. D’autre part, si vous n’y prêtez pas attention, vous ne pouvez évidemment pas voir avec quelle précision elle mesure l’écoulement de votre temps, vous l’utilisez sans même en avoir conscience ! Est-ce plus clair ?

— Ça ne résout toujours pas mon problème ! Je n’arrive pas à tout faire dans les vingt-quatre petites heures quotidiennes qu’elle délivre. Les quelques miettes de temps libre qu’elle daigne parfois me laisser suffisent à peine à me ressourcer. Elle déraille forcément ! Je ne sais plus comment faire, vous devez la recalibrer !

— Madame, elle fonctionne. Je ne peux que vous indiquer la même chose qu’à tous les autres : vous êtes la seule à pouvoir agir sur votre horloge. Je ne dis pas que c’est facile, mais… revoyez vos priorités, vos choix, soyez présente aux moments propices, équilibrez les différentes…

— Suffit ! J’en ai assez entendu !

Outrée, j’ai repris mon horloge de vie des mains de ce charlatan et suis sortie. Frustrée et bredouille. Avec sa voix d’hypnotiseur, ses formules alambiquées et son demi-sourire niais, j’ai bien compris que c’est un imposteur. Comme si mes manques de temps venaient de la façon dont je l’emploie plutôt que d’un dérèglement de l’horloge de vie dont j’ai été pourvue ! Ça se saurait !

Approche

Image courtesy of sommai / FreeDigitalPhotos.netPour reprendre tout en douceur, sans y passer des heures, c’est par d’anciens textes que, de commencer, j’ai l’heur !

Alors en voici un, écrit il y a cinq ans, et deux chansons connues sur le même thème s’invitent en lien :

Il me courtise. Et j’aime ça.

Ça fait combien de temps maintenant? Oh, après tout qu’importe! Il y a eu cette rencontre banale, ces quelques mots échangés, une première invitation, un dîner, des pas sur la chaussée. Les heures s’écoulent si vite en sa compagnie.

Oui. Il me courtise. Avec patience, avec adresse. Il sait me laisser lui échapper, me retenir, s’approcher, lâcher… Je virevolte à la limite de sa portée. Nous flirtons avec la limite sans jamais la franchir. Je crois que ça l’amuse. J’aime ce jeu, cette attente, ce temps que l’on se donne, que l’on savoure.

Nous parlons, il me fait rire, nous découvrons peu à peu, feuille à feuille, mot à mot l’univers de l’autre. Il évoque des fonds marins, je lui décris d’autres cieux. Sous ses regards bleus, parfois, je rougis. Et puis… Il y a ces silences, l’éloquence de ces instants suspendus. Il y a cette chaleur, quand sa main m’effleure. Ces bijoux de temps ciselé que l’on partage, dans cette si vieille danse.

Il a cette assurance tranquille des hommes qui se savent séduisants et que les années et l’expérience ont muri. Il a vécu suffisamment longtemps pour savoir le prendre. Et je devine sous ses airs sereins le jeune chiot joueur et un peu fou qui me fera gravir des montagnes.

Un de ces jours peut-être nous rentrerons ensemble. Ses lèvres viendront chercher les miennes, nos souffles s’épouseront. Un jour, qui sait, nos peaux vont se répondre et nos corps s’uniront. Ces instants précieux seront alors enfuis pour céder place à un nouveau ballet. En attendant j’embrasse de tout cœur ces moments où chaque mouvement est comme la promesse d’une caresse.

Il me courtise. Et j’aime ça.

Ces mots qui tournent autour du pot

Trois ansRien depuis Juin, c’est pas bien… mais en même temps, on vous avait prévenus. Et Une Plume, faut pas lui parler de liberté, sinon, elle se prend au jeu. Pourtant, je peux vous le dire, elle a envie de vous écrire. Elle en a envie et elle le fera sans doute bientôt.

Quant à moi, depuis Juin, j’ai lu et j’ai écrit. Sans vous le dire, c’est vrai. Je ne peux quand même pas tout vous dire. Non, n’insistez pas, je ne le ferai pas. Toutefois, aujourd’hui, j’ai envie de partager quelque chose avec vous. Un texte que j’ai écrit il y a peu.

Mais avant cela, je voudrais vous raconter comment ce texte s’est écrit. Je ne sais plus si je vous l’ai déjà expliqué mais souvent pour écrire, je pars d’une émotion, d’une idée, d’une couleur, d’un mot et je tourne autour. Enfin, plutôt, c’est l’émotion, l’idée ou le mot en question qui tournent autour de moi. Moi je ne fais rien, rien que les écouter et les coucher sur le papier. Parfois, l’émotion exprimée, je l’ai ressentie en écoutant une amie se confier, en voyant le visage d’une personne croisée dans la rue ou en entendant une musique. Parfois, il s’agit de quelque chose que j’ai vécu, dont je me souviens, plus ou moins bien. Souvent, à l’émotion première font écho d’autres émotions enfouies, endormies, latentes. C’est d’ailleurs souvent lorsque je vis une émotion vive que j’ai envie (besoin) d’écrire, car celle-ci va secouer tout un tas de choses en moi qui ont envie de s’exprimer.

Les mots qui viennent alors (tous seuls la plupart du temps) peuvent être très proches de ce que je ressens… ou plus éloignés. Ils peuvent mélanger plusieurs souvenirs, plusieurs histoires, plusieurs contextes, imaginaires même de temps à autres. Le résultat, je ne le connais jamais à l’avance et je ne sais parfois même pas dire, au moment où l’inspiration frappe à ma porte, sur quoi va porter le texte final. Pour ouvrir une parenthèse, dans l’expression comme ailleurs, cela se saurait si l’on maîtrisait quoi que ce soit. Non, on ne contrôle rien. On peut juste décider de résister… ou de laisser faire. Sur ce, je referme cette parenthèse en vous répétant que ce sont bien les mots qui m’écrivent. Moi, je ne fais que les entendre et les « autoriser ».

Finalement, j’ai changé d’avis, je ne vous raconterai pas l’histoire du texte suivant (qui deviendra peut-être une chanson, il en a déjà le format). Je vous dirai juste que l’émotion était là, qu’elle est allée en piocher une autre et peut-être encore une seconde et une troisième, qui ne m’appartiennent pas forcément d’ailleurs et puis que les mots se sont ensuite improvisés. Inutile donc d’essayer d’en interpréter le propos. Laissez juste les mots venir à vous et peut-être auront-ils quelque chose à vous dire…

Bonne lecture et à bientôt !

Trois ans

Trois ans et des poussières
Je la regarde s’accumuler
Sur les photos imaginaires
De nos projets non réalisés


Trois ans et des brouettes
De ressentiments, de prises de tête
De non-dits bien pensés
Mal pensant et mal embrassés


Combien de temps depuis
Ce regard qui m’avait éblouie
Combien d’années j’ai pris
Au coin des yeux… depuis…


Trois ans et des bananes
C’est marrant mais, où est la flamme ?
Le petit feu fragile
Notre trésor et talon d’Achille ?


Combien de temps depuis
Ce regard qui m’avait éblouie
Combien d’années j’ai pris
Au coin des yeux… depuis…


Trois ans c’est presque rien
Rien de plus qu’au premier matin ?
Mais qu’est-ce qui nous retient ?
Dis-moi, est-ce bientôt la fin ?


Trois ans, c’est que dalle
Mais ça fait quand même un peu râler
Cette mésentente cordiale
Même notre rupture nous fait bailler


Combien de temps depuis
Que la magie s’est évanouie
Combien d’années j’ai pris
Au coin des yeux… depuis…

 

Rythmer un texte (3ème partie)

Il y a quelques temps, je vous avais donné des astuces pour rythmer un texte de chanson. Je précise « de chanson » car l’exercice est très différent pour un poème ou pour un texte en prose et ça, c’est loin d’être ma spécialité. Je voudrais y revenir aujourd’hui, car pour qu’une chanson « sonne » (sonne sonne !), il faut que le texte « sonne » aussi. Et si la sonorité est en partie due aux mots utilisés, le rythme du texte joue lui aussi un rôle fondamental.

Il y a tout d’abord, et comme nous l’avions déjà vu, la notion de temps accentués. Les syllabes portées par un temps fort sont accentuées, le principal temps fort d’une mesure étant le premier. La syllabe émise sur le premier temps de la mesure est donc accentuée. Il peut s’agit de la première syllabe du premier mot de la phrase (« Belle… c’est un mot qu’on dirait inventé pour elle ») …ou pas ! Parfois le texte commence avant le premier temps d’une mesure. (« J’ai du succès dans mes affaires »). Vous remarquerez que ce sont souvent des syllabes des mots importants qui tombent sur les temps forts (« Je voue mes nuits à l’assasymphonie, au requiem« ). C’est logique, non ? Puisque ce sont les mots qui seront accentués, autant que ce soit les mots qui ont du sens !

Voila donc encore une astuce pour rythmer vos textes de chansons : choisissez bien les mots à accentuer, en particulier les premiers mots des strophes. Cela peut changer la sonorité de votre texte. Faisons un essai, sans musique, juste en prononçant un texte en rythme :

  • Je n’ai aucun regret et pourtant ils me rongent
  • Je n’ai vraiment rien fait pour que tu hantes mes songes

J’aurais tendance à vouloir le rythmer de cette manière :

  • Je n’ai aucun regret et pourtant ils me rongent
  • Je n’ai vraiment rien fait pour que tu hantes mes songes

Mais on pourrait très bien imaginer :

  • Je n’ai aucun regret et pourtant ils me rongent
  • Je n’ai vraiment rien fait pour que tu hantes mes songes

Entendez-vous la différence ? Qu’est ce qui sonne le mieux à vos oreilles ? Sentez-vous également la différence d’impact sur la perception du sens de la phrase ?

Essayez avec vos propres phrases. Amusez vous à les accentuer de différentes manières. Vous remarquerez également qu’au delà du sens, certains sons sont plus jolis à accentuer que d’autres. Si dans l’exemple précédent, j’accentue « aucun« et « rongent« , ce n’est pas très joli. A mon goût, en tout cas, pas joli. En faisant ces essais vous verrez que vous serez parfois amené, parce que vous aurez décalé l’accent d’un mot à un autre, à vouloir rajouter ou supprimer des syllabes. Là encore, c’est du bon sens. Si je commence ma phrase avant le premier temps, il me reste moins de mots que si j’avais commencé la même phrase sur le premier temps.

Voila l’une des raisons qui fait que dans l’écriture de chansons, certains vers ont plus de syllabes que d’autres. Ce n’est pas la seule. Dans la chanson « C’est dit » de Calogéro, on trouve, en début de 2 couplets différents, les vers suivants :

  • Le temps des temtes arrive avant qu’on l’ait prédit (13 pieds)
  • Amours impossibles, faites, ironie (11 pieds)
  • (…)
  • Mais quand tout s’allume, quand tout enfin nous sourit (13 pieds)
  • Gloire, fête, symphonie, bravo, bijoux, frénésie (14 pieds)
  • (…)

On voit bien que sur le deuxième couplet cité, la deuxième phrase est beaucoup plus longue que sur le premier couplet en termes de syllabes prononcées. Pourtant, dans les deux cas, le texte est chanté dans le même laps de temps. Et dans les deux cas, le texte colle bien. Vous me direz que c’est simple : le deuxième texte est simplement chanté plus rapidement que le premier. C’est vrai, mais cela ne suffit pas pour que la sonorité soit jolie. Dans cet exemple, vous noterez que les deux vers dont nous parlons sont symétriques (ou presque). D’une part, la césure entre les deux parties de la phrase se fait au milieu. D’autre part, les mots sont articulés de la même manière de chaque côté de la césure :

  • Amours impossibles, défaites, ironie (11 pieds)
    • Mot de 2 syllabes + mots de 4 syllabes /// Mot de 2 syllabes + mots de 3 syllabes
  • Gloire, fête, symphonie, bravo, bijoux, frénésie (14 pieds)
    • Mot de 2 syllabes + Mot de 2 syllabes + Mot de 3 syllabes /// Mot de 2 syllabes + Mot de 2 syllabes + Mot de 3 syllabes

Si cet équilibre n’était pas respecté, je peux vous assurer que la sonorité en serait affectée et la chanson bien moins jolie. Vous pariez ? Vérifiez par vous-même (sans tenir compte du sens) :

  • Amours impossibles, bravo, bijoux, frénésie
  • Gloire, fête, symphonie,  défaites, ironie

Alors ? Sur ce, je vous laisse compter vos vers et mesurer vos pieds afin d’en trouver la juste pointure (ou plutôt compter vos pieds et mesurer vos vers) et je remercie mon preux chevalier de beau-frère de m’avoir inspiré cet article !