La Disparition (Georges Perec)

Il s’agit d’un roman tout à fait original. On y lit la saga d’un gang d’amis poursuivant un copain du nom d’Anton qui disparut un jour non sans avoir auparavant transmis un obscur pli annonçant sa disparition.

A la volatilisation d’Anton s’adjoint l’omission du plus commun motif qui soit dans la publication : un « rond pas tout à fait clos finissant par un trait horizontal ». Un oubli grammatical, ou plutôt typo, qui suit l’intrigant rapt d’Anton. Un pari fou qui punit l’intonation par la condamnation d’un son lui donnant ainsi un abord inconnu. La narration convainc pourtant par un art saisissant du tour autour du pot. Voila qui apparait primordial pour bannir du discours narratif un composant aussi important. Circonvolutions, faux-fuyants ou discours aux longs colimaçons sont ainsi courants, garantissant l’abandon absolu du composant proscrit.

Pour sûr, G.P. saisit l’occasion, maniant un british fort opportun you know, formulant dictons non sans façon ainsi il fit ni six moins cinq ni cinq moins trois, utilisant l’omission pour la fin d’un mot ou son origin, masculinisant tantôt, imaginant, accouchant aussi parfois d’un mot lui manquant.

Trivial ? Point du tout. Nous vous l’assurons, nous qui nous y collons, bouffi d’application au fil du courant topo. Un propos clair, sans l’utilisation du dit signal, apparait ardu, sportif! Pourtant  G.P. va plus loin qu’un machinal oubli. Oui, il s’y complait, dans l’art du discours biscornu parfois abracadabrant. Il a un don pour l’amusant, un gout frappant pour l’abscons. Quand un propos parait banal, il l’assortit d’un cours tordu. Si un mot apparait par trop parfait, il choisit un substitut moins courant ou plus savant.

D’où un flot parfois assommant, nonobstant un synopsis fort distrayant. Un lisant assidu doit avoir subi l’initiation sans faiblir, s’habituant mot à mot à l’abstraction du fichu disparu. Puis, ça lui paraitra plus attrayant, attirant. Il aura la faim d’y voir clair dans l’obscur complot. Alors, trucs, tours ou illusions du narrant lui apparaitront finauds. Il jouira du distinguo d’un fin mot, trouvant plaisir aux cavillations du propos, au port hautain du discours. Humant, tâtant, goutant, savourant…

Au final, un bouquin convaincant, fruit d’un joli pari, confirmation qu’un contraignant carcan aboutit à un produit plaisant autant qu’innovant.

10 réflexions au sujet de « La Disparition (Georges Perec) »

  1. Il s’agit d’un post tout à fait original. Où la disparition poursuit son travail sans jamais faillir, sans qu’un lisant lambda n’ait vu ici un rapt !
    Jusqu’ici, jamais vu jaillir la cavillation . Un dico a donc dû jaillir aussi !
    A +

    boumic21

    • Une disparue notable, après essai en quelques lignes, je comprends, et prend le contre-pied exact! 🙂 Une présence commune de chaque terme de ces phrases, bien aisée, quoique… Ravie de te lire en ces pages et félicitations; avec comme en absence de dictionnaire!

  2. Juste pour compléter un peu et, sans dénigrer aucunement ce bouquin ni le talent de Perec, il me semble juste de préciser que Perec doit, pour l’idée de ce livre, énormément à François Le Lionnais (ingénieur chimiste et mathématicien) ainsi qu’à Raymond Queneau, tous deux fondateurs de l’ OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) qui ont instillé les bases d’une nouvelle façon d’écrire, faisant reposer l’écriture sur des contraintes mathématiques. Perec s’est donc appuyé sur une de ces contraintes pour l’écriture de ce livre. Il publiera d’ailleurs quelques années plus tard, en 1972, un autre livre basé sur une contrainte du même genre : « Les Revenentes ».
    Voilà. Ce bel article de Marie méritait, à mon sens, cette petite précision. C’était également pour rendre un vibrant hommage à toutes celles et ceux qui, travaillant dans l’ombre, sont rarement éclairés par la lumière de la reconnaissance. François Le Lionnais fait, je crois, partie ce ces oubliés sans qui les choses ne seraient peut-être pas ce qu’elles sont aujourd’hui……

    • Merci pour ces informations, je me coucherai plus instruite ce soir! Je découvre à la fois La Disparition, l’OuLiPo et ses fondateurs et leur consacrerai un peu de mon temps pour en apprendre plus, dès que possible!

      • Oui, merci Philou pour ces précisions. En fait, je pense que c’est suffisamment important pour y consacrer un article, en complément de celui-ci. Je m’y colle dès cette semaine!

  3. Ping : Pour en finir avec La Disparition - Une Plume & Une Voix

  4. Disparition : J’applaudi « la voix » pour son post original. 30min m’auront suffit pour abolir un « rond pas tout à fait clos finissant par un trait horizontal » dans trois citations. Pas amusant la disparition 🙂

    Apparition : Le « e », je préfère le mettre en toute phrase, comme j’aime mettre le sel en cuisine. Merci de cette prise de conscience. Le « e », je t’adore 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *