Sauve… qui peut

Certaines actions de nos pairs nous rendent tellement admiratifs qu’elles apportent au moulin de notre parole un flot de superlatifs émerveillés. D’autres nous laissent au contraire peinés voire affligés et abattus par les sentiments d’impuissance qu’elles provoquent en nous. Certaines initiatives, enfin, ne lassent pas de nous surprendre en suscitant en nous autant d’enthousiasme que de méfiance, autant d’intérêt que d’embarras…

C’est cette réaction qu’a provoquée en moi la découverte de cet espace collaboratif réservé à la préservation de la langue française face à la concurrence anglophone :  wikilf.culture.fr

Mon réflexe, lorsque j’ai appris l’existence de ce site, fut d’émettre un grand Wow! d’admiration, réflexe bien involontaire et suivi de près par un sentiment confus de culpabilité teintée de remords (un bravo! aurait suffit). Une fois le choc passé, vint l’interrogation (fourcher, est-ce tromper ?) puis la mauvaise foi (Un Wow! n’a jamais fait de tort à un académicien) et enfin seulement la curiosité.

C’est donc poussée (voire précédée) par ma curiosité que je pénétrais ce monde de mots inconnus inventés par des passionnés bien déterminés à fournir aux francophones que nous sommes un vocabulaire suffisamment riche pour répondre aux besoins engendrés par les mutations de notre société dite moderne. Une navigation hasardeuse mais avide m’amena à découvrir quelques perles d’une rare finesse.

Mais, pour ces conquêtes, combien de déceptions ? Tolérons la jardi-partie, charmante au demeurant et la roulade qui remplacera notre wrap du déjeuner rapide. Mais sommes-nous réellement obligés de traduire week-end par samdim ? Ou thriller par frissonnier ou trilleur ? Ces termes, déjà enracinés dans notre vocabulaire, nécessitent-ils d’être remplacés par des mots ni plus parlants, ni plus légitimes ?

Et surtout, jusqu’où devrons nous aller ? Certes l’utilisation de mots anglo-saxons, lâchés tels des fauves au milieu de tendres phrases à la douce sonorité française n’est pas très raffinée, mais de là à traduire toutes ces expressions inutiles et à reproduire en français les inélégances de l’anglais in, j’hésite. Franchement. Qui voudrait traduire l’aberrant lolcat (Chamusant, très drôle…), le diminutif ASAP (DQP, une lettre de gagnée) ou l’affectueux qualificatif geek (mordi, ça laisse rêveur) ?

J’approuve et plébiscite l’adoption de roupie de sansonnet pour éviter les grasses peanuts mais on ne me fera pas admettre qu’inventer des mots comme collimage (scrapbooking, si si) ou cinécho (box office, voyons) va dans le sens de la protection patrimoniale francophone.

J’ai beau essayer, j’ai beau m’appliquer, je ne suis pas convaincue. L’emballement a laissé place à la stupéfaction, au doute, à la gêne même. Aveu troublé : Pour moi, parfois, l’anglicisme est plus smart que le barbarisme. Difficilement, j’assume.

6 réflexions sur « Sauve… qui peut »

  1. Oui, c’est pas faux : j’ai né heureux………… 🙂
    Merci pour le merci pour mon commentaire. 🙂 Mais je ne trouve pas que ton article soit dénué de positif. Il a le mérite de bien poser la problématique et d’exprimer clairement, d’une manière équilibrée, ce que beaucoup de gens (enfin, pas tant que ça finalement…) pensent souvent et ce, sans réellement savoir ce qu’il serait bien de faire pour justement garder un équilibre dans le vocabulaire très « mélangé » d’aujourd’hui.
    Comme tu le soulignes, il est parfois judicieux de se taire plutôt que d’employer des mots inappropriés. La maîtrise des mots, c’est formidable, mais la maîtrise des silences, ça, c’est miraculeux ! Comme en musique. Par contre, c’est, il me semble, l’art le plus difficile à mettre en pratique….. Normal : je suis bavard ! 🙂

  2. Faut m’excuser : Parfois, je ne sais pas comment me taire……. 🙂
    Je retiens dans ton intervention le mot « amour » de la langue française. Tout est dit. 😉

  3. J’adore quand un commentaire est plus long que l’article qui l’a suscité! Et je suis on ne peut plus d’accord avec le fait que les mots sont importants, porteurs d’énergie et générateurs d’émotion…
    Travaillant dans un milieu où les anglicismes sont légion, je les accepte relativement bien et les utilise. Il m’arrive aussi de tellement utiliser les termes anglais que je ne sais plus parler français (« j’étais en conf call au sujet de mes settings… enfin je veux dire… euh… ah oui! Je participais à une conférence téléphonique au sujet des paramètres de configuration! »). Mais dans d’autres contextes mon amour de la langue française me pousse à chercher le « bon » mot. Donc de même que Une Voix ou toi je ne suis pas tranchée, j’accepte volontiers des anglicismes pour certains mots et préfère un mot français pour d’autres… Certaines suggestions du site évoqué par Une Voix me font mourir de rire à l’idée d’essayer de les utiliser!

  4. Article très intéressant car il pose bien la problématique de la perte progressive d’une langue (certains diraient même « décadence »). Nos « patois » et autres dialectes régionaux en ont fait les frais depuis belle lurette même si certains sont encore parlé et même enseignés dans des options linguistiques scolaires et universitaires.
    C’est vrai que la langue anglo-saxonne a un peu (beaucoup…) pris le pouvoir dans le langage français notamment avec l’arrivée du Net qui a technicisé les échanges écrits sur la toile. Mais toutes les langues évoluent au fil du temps selon les contextes géopolitiques et les apports d’autres cultures issues de l’immigration et de la mondialisation. On ne peut pas y faire grand chose d’autant plus que nos linguistes distingués, même s’ils modernisent beaucoup les dictionnaires actuels, sont, il me semble, un poil dépassés par les évènements et doivent faire preuve d’énormément de réactivité s’ils veulent répertorier les néologismes en temps et en heure.
    Ceci dit, je pense qu’on arrive toute et tous très bien à se comprendre pourvu qu’on ne soit pas borné et qu’on soit adaptable. Une des qualités de notre cerveau est la plasticité et, pourvu qu’on le veuille bien, on arrive toujours à évoluer dans son contexte spatio-temporel. Et puis cela permet d’avoir accès à d’autres langages, d’apprendre, de comparer, de choisir ou, pourquoi pas, de se laisser porter par le courant ambiant et d’accueillir ces nouveau mots comme une chance d’évolution.
    Je suis comme toi et je n’ai pas vraiment de position tranchée sur le sujet. Je pense tout de même que l’important est de choisir son vocabulaire correctement et pour cela, il faut quand même se cultiver un peu afin d’utiliser les bons mots pour les bonnes situations verbales. Notre langue est très riche et cela peut sans doute sembler difficile pour beaucoup d’entre nous. Je crois également que les mots ont une résonance et sont porteurs d’énergie. D’où l’intérêt d’essayer au maximum de bien les employer pour bien se faire comprendre. Car c’est, à mes yeux, cela le plus important. Nous sommes des communicants et, en ce sens, notre langage est la clé des émotions que nous allons engendrer chez les autres (ou l’inverse). Il est donc très important de bien se comprendre soi-même afin que ce qui va sortir de notre bouche soit interprété par nos interlocuteurs de la manière la plus fidèle possible. Vaste chantier !!! 🙂 Tellement de querelles débutent par un quiproquo de langage ou une mauvaise interprétation de ce que l’on voulait affirmer…..
    Bref, ce n’est pas si simple même si, pour ma part, je trouve que nous évoluons dans le bon sens. Ni le syndrome de la « Tour de Babel » ni celui de l’uniformisation mondiale du langage ne devraient nous effrayer. Pourquoi ? Pour la bonne et simple raison que, toujours à mes yeux, le seul langage universel est le langage du cœur. Quel que soit l’endroit de la planète où l’on se trouve, même si on ne comprend rien à la langue parlée, il se trouvera toujours des « frères » et des « sœurs » de cœur pour accueillir nos demandes et partager des valeurs humanistes. Certes, cette façon de voir peut paraître un tantinet utopiste mais, au delà de tous les barbarismes, anglicismes, langues, dialectes et autres codes de communication, l’humain est,pour moi, identique à l’humain et, pourvu qu’il agisse avec honnêteté,ferveur et compassion, tous les langages sont à sa portée puisque nous sommes tous connectés à la même source de vie.

    • Bonjour Philou,
      Merci pour ton commentaire. J’aime bien la façon dont tu abordes la problématique en commençant par développer deux idées qui peuvent sembler contradictoires (excuse moi si je simplifie un peu ton propos):
      – Quels que soient les mots qu’on utilisent, on arrivera toujours à se comprendre.
      – Il est important de choisir ses mots correctement car ils véhiculent et déclenchent des émotions.
      Quand on y réfléchit, il n’y a rien de contradictoire et c’est bien l’intention derrière les mots qui est porteuse de sens. L’intention qui nous fait peser les mots. L’intention aussi d’ailleurs qui nous fait nous taire parfois plutôt que d’employer des mots inappropriés.
      Je te rejoins aussi sur ta conclusion que « le seul langage universel est le langage du cœur » et je te remercie pour l’ensemble de ton commentaire que je trouve, après relecture, porteur d’une énergie plus positive que mon article.

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