D’Artagnan en fauteuil roulant

Image from www marcloret comÇa a duré une fraction de seconde. Il n’a pas prononcé un mot. Il m’a regardée. Nos yeux se sont happés. Ma chute dans le corps, dans le cœur, dans le temps fut brutale et intense. Moi qui venais de toute ma naïve arrogance lui apporter une once de présence, je me suis pris la sienne en pleine face, toute de chaleur, de douceur et de force. D’explication ? Point. De raison ? Aucune. Du ressenti à l’état brut. J’ai touché le cœur de la source, toutes frontières abolies.

Je l’ai croisé dans ce gruyère parisien qu’est le Métropolitain. Sur mon chemin, un mendiant. Un jeune homme à longs cheveux bruns et à barbiche, tel d’Artagnan, mais en fauteuil roulant, posé au cœur de la galerie, la main tendue, le regard droit devant. Il se repérait aisément dans ce déversoir de zombies pressés qui le dépassaient aveuglément. Je me suis heurtée à mon ambivalence, stoppée net dans ma course.

Une seconde, pour me souvenir que oui, j’avais au moins une pièce de deux euros en poche.

Une autre, pour envisager de poursuivre ma route, dans une feinte concentration qui aurait occulté sa demande silencieuse. Possible. Mais je me connais, j’aurais emporté avec moi, et me serais trainée un moment, le petit Jiminy Cricket qui me susurrerait aux oreilles que j’aurais « quand même pu… ».

Quelques-unes, pour le souvenir d’une ancienne discussion :

— Ah non, je ne donne jamais la pièce, si c’est pour qu’ils aillent picoler…

— Possible, mais on n’en sait rien !

— N’empêche, entre ceux qui boivent, ceux qui ont des Nike hors de prix aux pieds, ceux qui font partie d’un réseau, celles qui se refilent un gamin pour apitoyer, ceux qui…

— Ca va, j’ai compris ! N’empêche, ça me gêne de leur passer devant en les ignorant, mais si je choisis de leur prêter attention faut bien que je leur donne, non ?! Parce que : bonjour-je-t’ai-vu-je-te-souris-mais-je-te-donne-rien, je suis pas sûre que ça vaille mieux… Sauf que quand je donne, ensuite, avec des réflexions comme la tienne, j’ai le sentiment de m’être fait « avoir » ! Ras-le-bol !

Une dernière, enfin, pour me souvenir que j’ai résolu le dilemme puisque j’ai décidé que, ayant les moyens de le faire, quand je croise un demandeur, je donne, qui qu’il soit, quels que soient mes doutes.

Et voilà comment je me retrouvais, une ellipse plus tard, face à lui, porteuse de ma pièce mais surtout de mon humanité, dans une étonnante posture et calculée et sincère, se voulant contre-pied du flot d’aveugles qui continuait à dévaler autour de nous.

Je notais du coin de l’œil sa jambe manquante, prononçais un « bonsoir » appuyé et hésitant, déposais la pièce dans sa main, me voulant présente, ouverte à l’autre.

L’étais-je trop ?

Me voilà bouleversée, je m’arrache à son regard. Je fuis.

Mon pilote automatique reprend les rênes, et la poignée de ma valise, pour m’entrainer dans la course folle du quotidien, dans une hâte lente vers la seule issue. Mes jambes me portent, mon souffle me prête vie et me voilà repartie, mais mon âme, elle, reste un instant encore en suspens, faisant fi de mon mental déboussolé. Les portes du métro se ferment et j’y demeure songeuse, bouleversée et heureuse, comblée d’un présent inattendu.

J’aurais pu vous faire croire que cet instant a changé ma vie. Que je me suis alors dévouée dans un engagement magnifique auprès des plus démunis. Il n’en est rien. J’ai repris le cours de mes jours. Je suis restée la même, une pépite en plus dans ma besace, avec mes doutes et mes ambivalences. Et vous, dites-moi, quels sont-ils ?

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